Category Archives: Projets

Diane Turquety @Documenta 14

DOCUMenta

Diane Turquety est actuellement, avec le soutien du programme Jeunes Commissaires, coordinatrice de marco14 et CIAM4 / Naufrage avec spectateur pour la documenta14 sur une proposition de Rainer Oldendorf et un commissariat de Pierre Bal-Blanc.

marco14 et CIAM4 / Naufrage avec spectateur est inspiré par la 4e édition du congrès international d’architecture moderne tenu en 1933 lors d’une croisière de Marseille à Athènes. Il s’agit d’une situation – à la fois exposition et séminaire-tournage – qui se déploie entre Athènes et Kassel.

Plus d’information bientôt …

Kunstverein Hannover – Eleonore False “Open Room”, om-thé-tue-eint-agit, du 4 au 18 septembre 2016

                                                                Éléonore False »Open Room, om-thé-tue-eint-agit«, 2016

Éléonore False »Open Room, om-thé-tue-eint-agit«, 2016

En 2016 la jeune commissaire Mathilde de Croix invite Eléonore False à investir deux espaces du Kunstverein Hannover (du 4 au 18 septembre).

“Dans un mouvement inverse aux accrochages d’Open Studio, l’exposition d’Éléonore False, intitulée « Open Room, om-thé-tue-eint-agit » prend place dans deux salles du Kunstverein Hannover. Jouant de l’ambiguïté des traductions du terme anglais « room », qui recouvrent plusieurs réalités distinctes que sont la pièce, la salle et la chambre, l’occupation par l’artiste de ces deux espaces prend pour point de départ ce glissement sémantique de l’intime à l’espace normé. om-thé-tue-eint-agit, formes graphiques et babillages, en souligne le caractère expérimental. La coïncidence géographique avec la construction du Merzbau de Schwitters, un artiste pour les artistes et, en l’occurrence, un artiste essentiel pour elle, a été un autre élément marquant dans le préambule de cette exposition.”

 

Museum Folkwang Essen – “Dancing with Myself. Self-portrait and self-invention : Works from the Pinault Collection.” 07.10.2016 – 15.01.2017. Commissaire d’exposition invitée : Stefanie Unternährer

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La jeune commissaire d’exposition invitée, Stefanie Unternährer, a travaillé aux côtés de Florian Ebner, Directeur de la collection photographique du Musée Folkwang, à la réalisation de cette exposition collective à partir de peintures, photographies et films provenant de la collection François Pinault, Paris.

9. Berlin Biennale -”Young Curators Workshop” (YCW) du 8 au 17 septembre 2016 : Sophie Lapalu, commissaire d’exposition lauréate :

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Participation de la jeune commissaire au “Young Curators Workshop” de la 9ème Berlin Biennale avec 12 autres commissaires internationaux.

Le Young Curators Workshop se déroule pour sa 6ème édition du 8 au 17 septembre 2016, dans le cadre de la Berlin Biennale. A travers des séminaires ainsi que des visites d’expositions et d’ateliers, le workshop donne la possibilité à de jeunes commissaires d’exposition d’échanger des idées et de discuter, entre eux et/ou avec des experts, des contenus et des pratiques curatoriales. La participation de la jeune commissaire d’exposition Sophie Lapalu à ce workshop est rendue possible grâce à l’appui du programme Jeunes Commissaires.

Le philosophe Armen Avanessian a conçu le programme de cette édition du workshop, ainsi que de ses manifestations publiques, sous le titre “Post-Contemporary Art”. Compte tenu d’un marché du travail de plus en plus incertain et d’une compensation financière insuffisante, auxquels les commissaires d’exposition émergents se voient confronter, les 10 jours de workshop, avec ses activités variées (séminaires, visites d’ateliers et d’expositions, rencontre avec des artistes et des commissaires établis), ne sont pas uniquement destinés à renforcer le réseau professionnel de ses participants. Il s’agit également d’établir une éthique curatoriale et des projets concrets ainsi que de proposer des alternatives aux formats classiques d’expositions.

Kunstverein Hannover – “Open Studio”, 17 et 18 octobre 2015. Commissaire d’exposition invitée : Mathilde de Croix

Kunstverein Hannover

La jeune commissaire réalise au Kunstverein d’Hanovre un programme de visites d’ateliers.

Grâce au programme Jeunes commissaires le Kunstverein d’Hanovre a pu inviter la commissaire Mathilde de Croix. Parmi les participants de la 87ème Herbstausstellung, elle a choisi de rendre visible l’atelier de six artistes à Hanovre lors du projet “Open Studio”.  Les ateliers sont devenus des espaces de pensée et des lieux d’exposition, conçus par une commissaire.

Dates :

17.10.2015, 15h-18h

Dirk Dietrich Hennig

Thomas Ganzenmüller

Petra Kaltenmorgen

18.10.2015, 15h-18h

Samuel Henne

Dgenhard Andrulat

Joanna Schulte

En 2016 la jeune commissaire envisage d’investir deux espaces du Kunstverein d’Hanovre (du 3 au 16 septembre). A cette occasion, un à deux artistes seront invités à réfléchir à la notion d’ “Open Room”. Jourant de l’ambiguïtée liée au terme “room” qui qualifie autant la salle, la chambre que la pièce, l’idée est de demander à des artistes de réfléchir au rapport personnel et impersonnel que l’on peut entretenir avec un lieu d’exposition. Le point de départ de cet accrochage trouve son inspiration dans le “Merzbau” de Kurt Schwitters réalisé à Hanovre.

“Cela a été une très belle expérience où j’ai pu découvrir les artistes de la ville dans un dialogue approfondi, et par là, mieux appréhender certaines facettes de la scène artistique de cette région. Je vous remercie encore du soutien précieux du programme “Jeunes commissaires”

Mathilde de Croix

A SPACE IS A SPACE IS A SPACE

In Extenso-Erweitert
A SPACE IS A SPACE IS A SPACE

Un projet du Bureau des arts plastiques et de l’architecture de l’Institut français et du Deutsches Architektur Zentrum DAZ

Kader ATTIA, Rosa BARBA, Nina BEIER & Marie LUND, Laetitia BÉNAT, Peggy BUTH, Natalie CZECH, Jason DODGE, Jimmie DURHAM, Jean-Pascal FLAVIEN, Alicia FRANKOVICH, Rainer GANAHL, Christian JANKOWSKI, Thomas LOCHER, Markus MIESSEN, Joanne POUZENC, Michael RIEDEL, Lyllie ROUVIÈRE, Dennis RUDOLPH, Vanessa SAFAVI, Eric STEPHANY, Rosemarie TROCKEL, Clémence de la TOUR DU PIN, Tris VONNA-MICHELL

Rosemarie-Trockel_German-Issue_2014_©-Rosemarie-Trockel_VG-Bild-Kunst_Bonn-2015-Courtesy-Sprüth-Magers

Rosemarie Trockel German Issue 2014 © Rosemarie Trockel, VG Bild-Kunst, Sprüth Magers

Commissaires : Karima Boudou, Céline Poulin et Agnès Violeau
Dispositif spatial : Jean-Pascal Flavien

Vernissage : Jeudi 10 septembre 2015 à 19h

Présentation de la revue d’art et littérature – Hors-série spécial Performance / Espace public JBCQVF et performance de Lyllie Rouvière avec Hanna Kritten Tangsoo

Exposition: 11 septembre – 8 novembre 2015

Au Deutsches Architektur Zentrum DAZ, Berlin

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Marc Bembekoff : entretien avec Renaud Auguste-Dormeuil

Collage: Renaud Auguste-Dormeuil, Sans Titre

Collage: Renaud Auguste-Dormeuil, Sans Titre

Dans son travail artistique post-conceptuel, Renaud Auguste-Dormeuil sonde les paradoxes des images et déconstruit les stéréotypes véhiculés par les médias. Il remet sans cesse en question la production de l’image médiatique ainsi que son contenu politique subliminal. Depuis le milieu des années 1990, il révèle les structures invisibles qui façonnent notre relation avec la réalité médiatique : visibilité – invisibilité ; clarté – opacité ; mémoire – amnésie. Dans une discussion avec Marc Bembekoff, il présentera son travail et ses futurs projets à la lumière des évolutions sociales.

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Exposition

A SPACE IS A SPACE IS A SPACE

Un projet du Bureau des arts plastiques et de l’architecture et du Deutsches Architektur Zentrum DAZ

Kader Attia, Rosa Barba, Nina Beier & Marie Lund, Laetitia Bénat, Peggy Buth, Nathalie Czech, Jason Dodge, Jimmie Durham, Jean-Pascal Flavien, Alicia Frankovich, Rainer Ganahl, Christian Jankowski, Hanna Kritten Tangsoo, Thomas Locher, Markus Miessen, Joanne Pouzenc, Michael Riedel, Lyllie Rouvière, Dennis Rudolph, Vanessa Safavi, Eric Stephany, Rosemarie Trockel, Clémence De La Tour Du Pin, Tris Vonna-Michell

Commissaires : Karima Boudou, Céline Poulin et Agnès Violeau
Dispositif spatial : Jean-Pascal Flavien

11.9.2015–8.11.2015
Jeudi 10 septembre 2015 à 19h : Vernissage
Heiner Farwick, président du BDA, Cathy Larqué, Institut français et les commissaires de l’exposition feront un discours d’ouverture suivi par le lancement de la revue d’art et de littérature JBCQVF et une performance de Lyllie Rouvière avec Hanna Kritten Tangsoo

Au Deutsches Architektur Zentrum DAZ, Berlin

Rosemarie-Trockel_German-Issue_2014_©-Rosemarie-Trockel_VG-Bild-Kunst_Bonn-2015-Courtesy-Sprüth-Magers

Rosemarie Trockel, German Issue, 2014, © Rosemarie Trockel, VG Bild Kunst Bonn 2015, Courtesy Sprüth Magers

Le projet In Extenso-Erweitert, placé sous la coopération du Bureau des arts plastiques et de l’architecture et du Deutsches Architektur Zentrum (DAZ), invite les curatrices Karima, Boudou, Céline Poulin et Agnès Violeau à envisager les enjeux de l’espace et de l’architecture par le prisme des arts visuels, en sondant respectivement le contexte social, l’espace public et la performance comme autant de possibles plateformes discursives.

Dernière phase du programme filant lancé en 2014, l’exposition performative et narrative se construit sur la proposition commune des trois curatrices.

Sous le titre se référant à la poésie de Stein, A SPACE IS A SPACE IS A SPACE orchestre une polyphonie de points de vue autour de plusieurs réalités interdépendantes : l’espace physique du DAZ, son environnement urbain sur les rives de la Spree, Internet, et la pratique éditoriale comme autant de lieux de la parole publique. L’exposition offrira au visiteur d’écrire ou déconstruire sa propre phrase au sein de ces espaces, par des documents et para-objets à activer dans ou hors du lieu.

Mind The Gap
commissariat Céline Poulin

Peggy Buth / Natalie Czech / Alicia Frankovich / Jean-Pascal Flavien / Markus Miessen / Joanne Pouzenc / Clémence de la Tour du Pin / Vanessa Safavi

Le dispositif spatial conçu par Jean-Pascal Flavien, composé d’un plan d’exposition et d’une projection, relie l’espace de monstration et l’espace numérique Mind the gap. Comme l’écrit l’artiste, «l’exposition est expérimentée physiquement est projetée est sur le web / le saut (jump) est le passage d’un plan à l’autre ». Evolutif & participatif, l’espace numérique présentera des propositions artistiques, critiques, graphiques et architecturales, et leur équivalent physique dans l’exposition, pour une conception antagoniste de l’espace dépassant les clivages public/privé, réel/virtuel, intérieur/extérieur. Suivant la logique de Scott McCloud, théoricien de la bande dessinée, c’est dans le vide ou « gap » entre deux images, dans l’intervalle éminemment spatial donc, que réside le sens.

J’aime beaucoup ce que vous faites
commissariat Agnès Violeau

Revue d’art & littérature – Hors-série spécial Performance / Espace public

Hannah Arendt / Kader Attia / Rosa Barba / Nina Beier & Marie Lund / Laetitia Bénat / Natalie Czech / Jason Dodge / Alicia Frankovich / Jean-Pascal Flavien / Rainer Ganahl / Christian Jankowski / Thomas Locher / Joanne Pouzenc / Michael Riedel / Dennis Rudolph / Éric Stephany / Rosemarie Trockel / Tris Vonna-Michell

Espace dans l’espace, ce hors-série de la revue JBCQVF fonctionne comme un îlot de résistance. Construit d’un corpus de données fonctionnant tant de manières autonomes qu’en un tout, la revue expose le processus de création, l’archéologie de l’œuvre, et la plasticité du langage. Les artistes, architectes, écrivains et performers invités conçoivent un projet spécifique ou proposent une œuvre “en chantier” autour de la parole publique et de la performance. Ce numéro aborde en filigrane les notions de démocratie participative, de fabrique fantôme, et du « désœuvrement » décrit par Giorgio Agamben. Certaines propositions seront activées par leurs auteurs ou par le public de manière amateure, ouvrant ainsi l’édition à une appropriation spatiale et collective.

 The Broken Sentence
commissariat Karima Boudou

Jimmie Durham / Joanne Pouzenc

En dialogue avec le dispositif spatial, l’artiste, poète et activiste Jimmie Durham propose de déployer une narration prenant sa source sur les rives de la Spree près du DAZ. Si Rosa Luxembourg affirmait à ses opposants au début du 20ème siècle « Your ‘order’ is built on sand », quelle est la portée de cette affirmation aujourd’hui au-delà de la relation tragique qui lie la militante socialiste et théoricienne marxiste à la Spree ? La pierre, symboliquement empruntée au vocabulaire architectural, sera envisagée par son autonomie et l’énergie qu’elle permet de véhiculer. L’architecte Joanne Pouzenc proposera une intervention au DAZ, créant une filiation architecturale et spatiale entre la Spree et l’espace du projet. Quelle poésie, animisme et effondrement de la rationalité peuvent en émerger ?

Évènements affilés

Jeudi 24 septembre 2015
19h – Performance de Dennis Rudolph
L’artiste invite le public à partager l’expérience d’une confession

Lundi 19 octobre 2015
18h – Reading group avec Joanne Pouzenc
En dialogue avec le projet The Broken Sentence, le reading group se penchera sur les mouvements révolutionnaires oubliés en comparaison avec les nouvelles communautés alternatives de la Spree

20h – Projection et présentation avec Ali Cherri
Ali Cherri présentera et discutera de son projet de film « The Diggers » dans le contexte de sa recherche sur le rôle de l’objet archéologique dans la construction des récits historiques nationaux dans le monde arabe

Dimanche 8 novembre 2015 (Finissage)
19h – Conférence de Jason Dodge
Jason Dodge propose une conférence performée abordant la notion d’espace public, avec pour point de départ son projet conçu pour la Revue JBCQVF.

Direction artistique : Marc Bembekoff (commissaire), Matthias Böttger (DAZ) et Cathy Larqué

Deutsches Architekturzentrum DAZ
Köpenicker Straße 48/49
10179 Berlin
lun – dim 14h – 19h

www.daz.de

Les images à l’usage de la presse sont à disposition sous ce lien.

Contact presse
Bureau N, Silke Neumann
Tel.: +49 30 62 73 61 02
silke.neumann@bureau-n.de

Deutsches Architektur Zentrum DAZ
Benedikt Hotze
Tel.: +49 30 27 87 99 13
hotze@bda-bund.de

Espace Public

Les projets publics doivent appréhender leur environnement de manière discursive : comment l’œuvre d’art s’accommode-t-elle de la pluralité de voix et d’influences qui compose l’espace public ? Dans quelle mesure l’artiste et le spectateur sont-ils affectés par la complexification de leur relation résultant de ce nouveau contexte ?

CelinePoulin_1_CreditMarlenMueller

Photographie : Marlen Müller

Discussion In Extenso – Erweitert : Espace Public

TRAILER IN EXTENSO – ERWEITERT : ESPACE PUBLIC

Exberliner – Entretien avec Céline Poulin

“Three questions for… Céline Poulin”

Arte Creative – Entretien avec Céline Poulin

« Je m’intéresse à l’art, celui qui perturbe »

Dans un interview avec Arte Creative, Céline Poulin parle de son travail de commissaire et du projet In Extenso – Erweitert.

Quatre questions à Céline Poulin

Comment définirais-tu la notion de « d’espace public » ? J’oriente l’analyse de la notion d’espace public dans trois directions : le « care », le langage et la fiction qui construisent l’espace public. Dans leur ouvrage Actors, Agents and Attendants, Caring Culture : Art, Architecture and the Politics of Health, les éditeurs Andrea Phillips et Markus Miessen s’interrogent sur le lien entre l’art et la culture et les politiques du « care », terme polysémique mettant en parallèle les institutions et agents du soin (hôpitaux, éducateurs, travailleurs sociaux, etc.), le terme « curator » qui découle de la même racine et signifie aussi « prendre soin », ici du public, et enfin les politiques publiques du « welfare state » dans les régimes démocratiques, impliquant la sécurité sociale et toutes sortes d’aides. Leur ouvrage critique le paradigme du « care » comme « idéologique, paternaliste, répressif de l’individu, des singularités et de la croissance (capitaliste) » malgré ses avantages évidents, à savoir « la gratuité de l’école, l’aide au développement artistique, l’égalité d’accès à la culture, à l’éducation et aux soins ».

La notion de « care » est importante car elle pose la question des rôles dans l’espace public. En effet, elle oppose ceux dont on prend soin et ceux qui déterminent ces soins et à qui ils doivent s’adresser. Malgré une intention a priori louable, cela dessine des rapports de pouvoir : qui prescrit les règles ? Qui les suit ? Si quelqu’un ne souhaite pas suivre les prescriptions, que se passe-t-il ? J’utilise le terme « prescrire » car ce pouvoir dans l’espace public est très souvent une question de langage : qui parle ? Qui est autorisé à parler ? Quel est le langage officiel ? S’exprimer (à l’oral ou à l’écrit) a un impact fort sur l’espace public et organise la place de chacun et pour chacun.

Markus Miessen, également architecte, donne avec Magnus Nilsson de nOffice une analyse du design des espaces de prise de parole. Ils mettent en avant le pouvoir régulateur des structures mobilières ou architecturales dans l’espace public, comme les amphithéâtres : la disposition des éléments définit la place des émetteurs et des récepteurs. Le langage oral et scriptural découpe ainsi l’espace public. Les mots sont écrits sur les murs, légalement avec la publicité, illégalement avec les graffiti par exemple.

Il est essentiel d’appréhender l’espace public comme espace discursif. Le travail de Jean-Pascal Flavien permet de saisir cette dimension. Comme l’analyse Vanessa Desclaux dans le livre « A sequence or phrase », la grammaire est un ensemble de règles, de conventions de normes qui régulent le langage, dans le cadre de la communication, mais aussi bien l’architecture dans le cadre de l’habitation. C’est en mettant à disposition des occupants de ses maisons des outils grammaticaux (murs et mobiliers mobiles et amovibles par exemple) que Jean-Pascal Flavien leur permet de créer un espace s’adaptant à leurs projections, incarnant leurs propres fictions.

Si nous avons besoin aujourd’hui de penser la dimension discursive de l’espace public, c’est ainsi avant tout pour en saisir sa dimension fictionnelle. Evidemment, la fiction est l’une des composantes du langage. Mais surtout, la fiction est partie prenante du processus de construction de l’espace public.

D’un côté les architectes, les urbanistes projettent leurs fantasmes quant à l’utilisation de l’espace public lorsqu’ils construisent un bâtiment, organisent un espace. De l’autre, ils sont influencés par leurs lectures, les cinémas, la bande-dessinée…Les usagers projettent quant à eux leur propre grille sur l’espace public dans lequel ils vivent. Une grille mêlant perception et construction culturelle. Les fictions personnelles et collectives, directement issues des productions culturelles influencent directement la matérialité de l’espace public tant les architectes, artistes, urbanistes créent des formes incarnant ces fictions.

On pourrait ajouter que la fiction inclue l’utopie. Mais comme le souligne Jacques Rancière dans une interview : « Le mot d’utopie est porteur de deux significations contradictoires: le non-lieu et le bon lieu. » Un endroit sans lieu, non situé, d’un côté et un endroit où il faut être de l’autre. La première acception du terme est liée au rêve, la seconde à la voie qu’il faut suivre pour être bien, à une forme de prescription. Et donc nous revenons à l’idée de « care » et à son ambiguïté démocratique.

Une incroyable action de l’artiste conceptuel Raivo Puusemp, la dissolution de Rosendale, est une incarnation très intéressante du lien entre « care », langage et fiction dans la constitution de l’espace public.

Raivo Puusemp a occupé durant deux ans la fonction de maire de la commune de Rosendale (un petit village dans l’État de New York, criblé de dettes et, comme tant d’autres villes américaines à l’époque, en proie à des querelles politiques et générationnelles intestines), allant de sa campagne électorale jusqu’au moment où il démissionne après avoir réussi à redessiner les limites du village, le dissolvant juridiquement et l’incorporant dans la ville voisine du même nom.

Ce qui est intéressant pour nous avec cette intervention de Puusemp, c’est la possibilité d’effacer administrativement un espace public, donc de l’effacer à la fois concrètement et immatériellement, et d’une manière bien sûr discursive. L’espace public de Rosendale devient réellement un non- lieu et l’action de Puusemp interroge dans le même temps l’autorité du maire et l’impact du langage dans la construction de l’espace public.

Qu’est-ce que le programme Jeunes Commissaires peut apporter à ton travail, à travers un projet tel qu’In Extenso ?
Commissaire depuis 10 ans, je suis spécialisée dans la construction d’exposition et de projets contextuels et collaboratifs. Une exposition est pour moi une interface avec un contexte qui produit pour chaque projet une histoire, une image globale, une connexion avec le public. Le contexte social, économique, architectural, le public concerné et tous les paramètres inhérents à chaque exposition sont posés de manière paroxystique dans chacun de mes projets, pour le Parc Saint Léger ou en freelance avec ou sans le collectif Le Bureau/.

Le Bureau/ est un collectif de commissaires basé à Paris que j’ai cofondé en 2004. Notre objectif est de questionner et d’expérimenter l’exposition comme espace dynamique de transmission. Le commissariat collectif est un principe fondateur du groupe, la rencontre des compétences et des sensibilités permettant la production de protocoles fondés sur des lectures multiples et relatives de l’œuvre.

Je suis également chargée depuis 2010 de la programmation Hors-les- murs du Parc Saint Léger, centre d’art contemporain. J’y ai développé des projets avec différents partenaires à l’échelle d’un territoire. Les projets sont destinés à des espaces catalyseurs de liens sociaux : musées, hôpitaux, écoles, les vitrines d’une ville, un centre commercial etc. Les expositions et événements que j’organise sont toujours pensés à partir des lieux qui les reçoivent, avec les personnes qui les animent et un ou plusieurs artistes pour lesquels le contexte fait écho aux problématiques de travail. Des expositions collectives permettent aussi de poser des enjeux artistiques réagissant aux lieux dans lesquelles elles s’inscrivent et ainsi les problématisent.

C’est pour mettre en perspective cette pratique que j’ai produit « Micro- séminaire », un livre traitant des pratiques curatoriales et artistiques. La France est un peu en retard sur ces réflexions et de plus nous avons cette exception culturelle française, cette spécificité liée à notre système de financement public. « Micro-séminaire » réunit un ensemble d’échanges entre plusieurs acteurs français importants pour les pratiques collaboratives et contextuelles, ainsi que la traduction de textes essentiels sur le sujet (Raqs Media Collective, Hassan Khan, Claire Bishop, Maria Lind). Micro-séminaire.

Le projet In Extenso me permet d’aller plus loin dans cette recherche sur l’interaction entre art et espace public, au sens large.

Que signifie le métier de commissaire d’exposition de nos jours ? Comment décrirais-tu son rôle dans la société?
Pour moi, être commissaire c’est participer à la construction d’une connaissance alternative du monde, en collaboration avec d’autres, principalement les artistes, mais pas seulement. Il faut dépasser les catégories universitaires pour mélanger les disciplines dans une optique collaborative.

Je viens de la bande-dessinée et de la philosophie, et je cite souvent Scott Mc Loud, théoricien de la bande-dessinée pour présenter ma pratique. En effet, le display mis en place par un commissaire peut être comparé au montage des images d’une BD :

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Une exposition est un montage et une forme de connaissance car elle crée du sens en assemblant différents éléments. Evidemment ce sens est construit avec les artistes, les chercheurs ou tout autre participant. Créer une exposition est une pratique collective.

Mais l’exposition n’est pas le seul médium du curator : textes, workshops, lectures, conférences sont aussi des médias appropriés.

Qu’est-ce que le programme Jeunes Commissaires peut apporter à ton travail, à travers un projet tel qu’In Extenso ?
Le processus du projet In Extenso fait complètement écho à ma propre méthode de travail : collaboration, transdisciplinarité, recherche etc. Le projet commence par une table-ronde avec Markus Miessen et Jean-Pascal Flavien, ainsi qu’un workshop permettant les échanges avec la scène berlinoise pour développer l’exposition qui aura lieu en 2015 de manière collaborative. Je suis donc très heureuse que Cathy Larqué, Matthias Bottger et Marc Bembekoff m’aient invitée pour ce projet passionnant autour de la notion d’espace public.

Workshop : Espace Public

Workshop In Extenso – Erweitert : Espace Public, le 27 novembre 2014 au Deutsches Architektur Zentrum avec :

- Yildiz Aslandogan, architecte
- Fabien Bidaut, architecte
- Alicia Frankovich, artiste
- Judith Lavagna, commissaire d’exposition indépendante
- Aude Pariset, artiste
- Joanne Pouzenc, architecte
- Cailen Pybus, architecte
- Tanya Ostojic, artiste
- Vanessa Safavi, artiste
- Cathy Larqué, responsable du Bureau des arts plastiques
- Matthias Böttger, commissaire d’exposition du Deutsches Architektur Zentrum

Composé de fonctionnalisme architectural, de planifications urbaines, de discours officiels et de prises de parole/actions spontanées, intégrant aujourd’hui une importante dimension virtuelle, “l’espace public” est plus que jamais un lieu fragmentaire où s’élabore de nouvelles cultures et “sous-cultures” globalisées. Dans ce contexte se produisent des évolutions de pensée divisées et contradictoires, selon des processus de valorisation ou de dé-valorisation connexes, que Céline Poulin a examinés autour d’une série de mots-clefs, en discussion avec les artistes, curators, activistes ou architectes, Yildiz Aslandogan, Fabien Bidaut, Alicia Frankovich, Judith Lavagna, Aude Pariset, Joanne Pouzenc, Cailen Pybus, Tanya Ostojic et Vanessa Safavi. Chacun des invités participant au workshop avait amené avec lui des objets, images, textes, anecdotes, visant à produire ensemble une constellation de notions formant un visage discursif, une image langagière de l’espace public.

La conversation s’organise autour des notions d’art, d’espace urbain, d’intimité, de communication, d’éthique, de positionnement… Elle s’établit sur le décalage existant chez chacun entre différentes conceptions de l’espace public, comme espace partagé, pratiqué, traversé, occupé, espace utopique, alternatif mais aussi espace accidenté, régenté, altéré, espace réel ou fictionnel, virtuel ou non…et dans tous les cas espace de projection personnel et collectif. Extraits des réflexions et échanges autour de quelques-unes des notions abordées.

ANONYMAT.
L’espace public peut-il permettre un effacement de l’identité de la personne qui s’expose elle-même ou par l’intermédiaire d’une œuvre ? Ici l’effacement est perçu comme positif (l’artiste est passeur/média d’un message qui le dépasse) là comme négatif (disparition de la singularité). L’hyper-exposition, liée aux nouveaux modes de sociabilité, permet-elle de pousser les limites du sujet individuel et d’amplifier son discours? Ou au contraire le noie-t-il dans la masse ? L’utilisation d’un lieu dit impersonnel – tel qu’une place publique, un mur, un espace d’expression numérique – peut mettre en valeur l’aspect particulièrement personnel d’un discours, et vice versa. On parle par exemple de “prendre la parole par le masque”, soit d’utiliser les tensions possibles entre intime et public, pour retourner les évidences, les tabous et les interdits contre eux-mêmes et ainsi produire de nouvelles hypothèses. On évoque Suzanne Lacy et le cheminement de la pensée de l’artiste pour In Mourning and In Rage, de la conception d’une expression dans l’espace de la galerie, au message du panneau publicitaire, jusqu’à la prise de parole dans la rue de femmes participantes et co-créatrices du projet (https://www.youtube.com/watch?v=idK02tPdYV0).

TRANSPARENCE.
Comment les vastes espaces digitaux d’aujourd’hui sont-ils définis ? Fondent-ils une nouvelle “échelle humaine” au sens de l’intime, du mesurable, de l’empirique ? Les artistes s’emparent de cette question, mettant en jeu de nouvelles fusions possibles entre le privé, le confiné et l’ouvert, le public. La discussion s’enflamme à l’évocation du projet berlinois de Dries Verhoeven Wanna Play? Love in Times of Grindr, mettant en exergue l’ambiguïté de notre conception de l’espace virtuel comme espace public et les positionnements idéologiques qui sous-tendent les différentes conceptions. Nos nombreux écrans, avec les applications et systèmes qui les gèrent, créent des liens puissants entre de multiples domaines, semblant parfois étrangers les uns aux autres et dont la rencontre provoque des effets problématiques et fascinants.

PROPRIÉTÉ.
Cette question épineuse de la propriété est fondamentale dans la définition de l’espace public tant elle influe sur notre perception d’un lieu : à qui appartient-il ? Qui en est responsable ? Un espace public est-il un espace appartenant au pouvoir public, ou au contraire à personne donc à tous ? Certains espaces sont privatisés au sein de l’espace public, comme les espaces publicitaires (http://www.referenceforbusiness.com/history2/59/JCDecaux-S-A.html). La propriété rejoint la question légale de la circulation des biens, des personnes et des contenus. Internet, cet espace libre “par excellence” permet des usages révolutionnant le quotidien mais aussi des dérives que les structures légales ne parviennent que mal à contenir. Quels enseignements retirer des approches pluridisciplinaires concernant les limites de nos possessions  ? Comment définir les limites de ce qu’une œuvre englobe en tant que phénomène ?

IMPACT.
Si l’on pense notamment aux donnes du capitalisme actuel, on ne peut ignorer les exigences nouvelles en matière de partage de l’espace public. Chaque intervention, ponctuelle ou permanente, laissera une trace. Comment intégrer l’impact des problématiques socio-artistiques sur l’espace, qui n’est pratiquement jamais totalement libre, totalement gratuit, totalement disponible? L’installation d’Aude Pariset 3 days after ; Adeus, Ćao construite dans un centre commercial à moitié désaffecté à Nevers soulève de multiples interrogations sur la nature de ces espaces qui tout en appartenant à des sociétés privées répondent à certaines définition de l’espace public (comme espace de représentation et de rencontre notamment). Supposant que tout art a pour ambition d’avoir un impact, il devient intéressant d’observer des pratiques qui se fondent dans le contexte culturel et deviennent discrètes, voire imperceptibles ou invisibles, prêtant les “utilisateurs” (passants, spectateurs, ou autres) à confusion, en s’accommodant de positions semblables à celles de la publicité ou de l’architecture fonctionnelle pour en souligner l’ambiguïté.

LIBERTÉ.
La dimension événementielle de l’art dans l’espace public est de plus en plus importante et les démarches opérationnelles des œuvres s’accompagnent souvent, dans ce cadre, d’une planification d’impact. Ce plan peut agir en faveur d’une conquête ou reconquête d’un lieu ou d’un public, par exemple. Cet aspect déçoit une conception romantique de l’espace public comme lieu où la liberté d’opinion et d’expression peut – ou doit – s’exprimer, conception renvoyant non à l’expression d’un groupe de pouvoir institué mais aux expressions individuelles ou spontanées. La définition des modalités de production des œuvres par les institutions qui les rendent possibles est une variable indispensable dans la prise en compte de l’évolution de cette idée d’espace public comme espace de liberté. Si une intervention est clairement annoncée comme œuvre artistique, inclue dans un programme, son impact peut-il finalement être compromis ? L’intervention va, c’est certain, “faire sens” différemment si elle fait partie d’un programme institutionnel ou si elle apparait soudain dans le quotidien.

Certaines pratiques peuvent ainsi choisir de quitter une identification comme appartenant au champ artistique pour le champ de l’activisme par exemple. La question qui se pose va être alors la valorisation du projet s’il y a restitution du projet dans le domaine de l’art. Le projet de Raivo Puusemp, Beyond Art, Dissolution of Rosendale est intéressant à plus d’un titre concernant le choix d’un artiste d’intervenir dans la sphère politique en tant que citoyen, tout en considérant son action en filiation avec sa pratique conceptuelle. La difficile catégorisation de l’intervention dans un champ ou dans un autre, dans un espace ou dans un autre (l’intervention se situe principalement dans l’espace discursif mais pas uniquement) est une condition nécessaire d’existence du projet. On souligne cette nécessité à ne pas catégoriser, à éviter de tracer des frontières précises entre les concepts, les espaces, car plus on s’intéresse à un objet, plus il devient difficile d’en cerner les contours, comme l’écrit Ariella Azoulay dans ses recherches sur la notion de révolution (http://www.politicalconcepts.org/revolution-ariella-azoulay/), cette difficulté étant l’expression de la complexité de l’objet lui-même.

TRANSIT.
Si l’occupation des espaces publics suit une règle du jeu très établie, une opportunité marquante dans la construction sociale d’une œuvre pourrait être celle d’une situation de transit, d’un “entre-deux”, d’un lieu de passage. Une forme difficile à saisir et limiter, rendant son appropriation compliquée à fixer, sa propriété impossible à attribuer. Qui parviendra à coloniser un espace entre-deux, un espace en mouvement? Il est certain qu’une zone de passage reste un espace de questionnement du sentiment d’appartenance et de propriété, tant d’un point de vue pragmatique que symbolique. Certains exemples politiques démontrent que les zones de “passages” sont souvent des zones de conflit. Le conflit est un mode de rencontre artistique fertile, comme le dit Chantal Mouffe dans un entretien avec Markus Miessen «It is necessary to subvert the consensus that exists in so many areas, and to reestablish a dynamic of conflictuality».  Ainsi, il peut s’agir non seulement d’occuper un espace en transition mais surtout de créer des zones de passage, des sortes de non-lieux. Comment dès lors dans un espace sans “spécialisation” spécifique et stable, est-ce que le discours se développe?

Texte : Jeanne-Salomé & Céline Poulin

Céline Poulin

Céline Poulin, née en 1978, est commissaire indépendante depuis 2004 et chargée de programmation Hors les murs au Parc Saint Léger depuis juin 2010.
Spécialisée dans les problématiques de production dans des contextes spécifiques, ses projets expérimentent des formats d’expositions ou d’événements. Ils témoignent toujours d’une attention particulière à la réception du public et aux dispositifs de collaboration.
Céline Poulin a notamment mené le programme Brigadoon à Clermont-Ferrand en 2013 et Les belles images à la Box en 2009/2010. Elle est membre co‐fondatrice du collectif le Bureau/, structure de recherche sur les pratiques curatoriales, à l’origine d’une dizaine d’expositions dans des contextes nationaux et internationaux : La Villa du Parc à Annemasse en partenariat avec le Mamco, Le Casino au Luxembourg, la galerie Klemm’s à Berlin, La Synagogue de Delme, Les Laboratoires d’Aubervilliers en partenariat avec le Fond National d’Art Contemporain, et certains avec l’Institut français ( «Public Spaces» à Berlin, «Uchronie, des récits de collections» à Klatovy, Prague et à Arc-et-Senans en partenariat avec le Frac Franche-Comté en 2011/2012 ).
Au Parc Saint Léger, Céline Poulin a pu mettre en place des projets d’exposition et de productions collaboratives sur le territoire comme Traucum en 2014, Minusubliminus en 2011 avec le musée de la Loire à Cosne-Cours-sur-Loire ou Triangulation d’Alejandro Cesarco avec le Frac Bourgogne et le Centre culturel de rencontre de la Charité sur Loire en 2013.
Ses projets comportent souvent un volet éditorial, numérique ou papier :  www.brigadoon.me, 2014 ; Micro-séminaire, édition Parc Saint Léger, 2013 ; Stellatopia, édition Parc Saint Léger, 2012; Mecca Nouement, édition du Crédac, 2011 ; www.lesbellesimages.net, 2010 ; Un plan simple, édition B42, 2010 ; Mecca Formes souterraines, une géométrie organique, édition du Crédac, 2009.
Céline Poulin siège au conseil d’administration de c-e-a et est membre de l’IKT.

Contexte Social

L’art et l’architecture réagissent à un contexte socio-culturel donné. Ne serait-il pas possible d’inverser ce rapport et d’explorer l’impact qu’un projet, qu’il soit artistique ou architectural, peut exercer sur son contexte ?

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Photo: Marlen Müller

Pour la commissaire d’exposition française Karima Boudou, les projets artistiques et architecturaux existent toujours en lien avec des contextes sociaux et culturels spécifiques. Par conséquent, les événements sociaux ont une influence directe sur les représentations et les pratiques artistiques. Cette hypothèse représente, dans sa pratique curatoriale, moins un thème en soi qu’un véritable outil de travail avec lequel elle aborde ses projets, les expositions, les artistes impliqués et les œuvres d’art. Afin de discuter de ces réflexions et de leurs applications, Karima Boudou invite l’architecte Laurence Kimmel et l’artiste, poète et essayiste Jimmie Durham à la Y-Table du DAZ. Ensemble, ils interrogeront les processus sociaux et politiques qui définissent nos relations avec l’environnement, comment l’architecture et l’esthétique peuvent réagir et comment cela affecte l’idée de nous-même ?

Discussion In Extenso – Erweitert : Contexte Social

Trailer In Extenso – Erweitert: Contexte Social

Arte Creative – Entretien avec Karima Boudou

“Les jeunes commissaires d’exposition sont à l’honneur avec le programme In Extenso à Berlin”

Dans un interview avec ARTE Creative, Karima Boudou parle de son travail de commissaire et du projet In Extenso – Erweitert.

Quatre questions à Karima Boudou

Comment définirais-tu la notion de « contexte social » ?
L’art, comme tout processus de communication, prend forme et se donne à voir socialement. Il y a donc clairement un impact de la dimension sociale sur les représentations et dans les pratiques artistiques. Cette question m’a fait penser à une histoire que Jimmie Durham raconte sur l’artiste David Hammons dans son essai Report to Molly Spotted Elk and Josephine Baker. Pendant les années 80, Hammons expose à Washington D.C. un buste de Jesse Jackson, reproduit en homme blanc aux yeux bleus, une œuvre intitulée How Do You Like Me Now?. La réaction de la communauté afro-américaine locale ne se fait pas attendre et l’œuvre de Hammons est alors perçue comme une offense à l’encontre de Jackson. L’œuvre de Hammons était en fait une observation sur les disparités entre la génération du Civil Rights Movement et la génération hip-hop naissante dans le cadre d’une exposition sur le modernisme et la culture noire. D’ailleurs, le slogan “How Ya Like Me Now?” vient de l’icône du rap des années 80 Kool Moe Dee. En provoquant la controverse, l’artiste montre comment il peut réagir face à un problème social et en critiquer les conventions. L’histoire que Jimmie Durham raconte sur son ami David Hammons est une analyse qui combine histoire de l’art, réflexions sociales, politiques et historiques. Il faut toutefois avoir conscience que l’artiste n’a pas ou peu de prise directe sur la réception de son œuvre par le public et par la communauté locale.

David Hammons, How ya like me now?, 1988

David Hammons, How ya like me now?, 1988

Dans ton travail de curatrice, quel est ton rapport au contexte social, thème que tu traiteras dans le cadre du projet In Extenso ?
D’un point de vue un peu plus pragmatique mon travail est lié à ce sujet car j’aime travailler directement avec les artistes et développer de nouveaux projets sur un espace spécifique. C’est un véritable challenge car on joue avec des contraintes de temps, d’espace et de logistique. En même temps, on y trouve beaucoup de satisfaction car cela permet de faire des recherches approfondies et de présenter un résultat sous la forme d’une exposition ou d’une publication. C’est un sujet que je considère comme une composante, un outil de compréhension dans mes projets plutôt qu’un thème ou une spécialité à part. Dans les expositions que j’ai pu organiser, je m’appuie sur ce thème en analysant un contexte politique et social via les outils qui sont ceux de l’historien de l’art. Cela permet d’avoir une contextualisation poussée pour chaque projet et, à partir de là, jouer avec la narration, couper l’information, l’agencer afin d’en dégager les questions et les problèmes les plus pertinents. Nos opinions politiques et la classe à laquelle nous appartenons influencent d’une certaine manière nos recherches et la manière dont nous interprétons ce que nous trouvons. Le climat politique et le fonctionnement de la communauté déterminent, comme dans le cas de David Hammons, comment l’information, dans un contexte social donné, sera interprétée et incorporée dans une œuvre. C’est ce type d’enjeu que recoupe mon travail et qui apparaît doublement : d’une part dans la pratique de l’artiste et d’autre part dans le contexte de l’exposition. Afin d’éviter les différents pièges tendus par ce sujet, l’enjeu est aussi de garder un équilibre entre une approche formaliste, c’est-à-dire l’analyse des qualités plastiques de l’œuvre, et la relation de l’artiste à une forme d’ “obligation sociale”. Il y a un rapport intéressant à faire entre la notion de progrès et l’architecture. Comment l’architecture peut être un langage exprimant cette relation ? Comment cette idée peut être critiquée par certains artistes avec des notions comme l’entropie ou l’ “anti-architecture” de Jimmie Durham ?
Que signifie le métier de commissaire d’exposition de nos jours ? Comment décrirais-tu son rôle dans la société?
Il y a différents rôles et des compétences nécessaires très larges pouvant varier considérablement en fonction du contexte. Au-delà de la sélection et de la décision, il y a un rôle politique et social primordial à jouer, uniquement possible par la connaissance et la maîtrise d’une histoire culturelle, sociale et politique. De mon point de vue, cela requiert un équilibre délicat entre obligation culturelle et liberté de création, tant pour les artistes que pour les commissaires. Par ailleurs, je pense que l’artiste a la primauté dans la relation artiste-commissaire. J’aime donner à un artiste l’opportunité de réaliser sa propre vision, exactement comme il le souhaite, dans la mesure du possible financier et logistique. Mon rôle est celui d’un facilitateur, sinon à quoi bon exercer cette activité? Bien entendu cela change quand on travaille avec les œuvres d’artistes décédés ou bien avec du contenu historique. Ce fut par exemple le cas en 2013 pour De Appel lorsqu’avec d’autres commissaires nous avions travaillé avec des œuvres de la région du Nord Brabant de l’entre-deux guerres.
Qu’est-ce que le programme Jeunes Commissaires peut apporter à ton travail, à travers un projet tel qu’In Extenso ?
Le format et la nature du projet In Extenso représentent un terrain de jeu et d’expérimentation qui me permettent de tester des idées et des modes de raisonnement que je n’aurais pas forcément intégrés dans une exposition dite d’ “arts visuels”. Au-delà des liens entre architecture et arts visuels, cette approche permet d’articuler un projet en différentes étapes et surtout, de questionner la légitimité et la nature du lien entre ces deux disciplines en abordant des questions qui agitent l’ordre social. Par ailleurs, j’envisage ce projet comme une plate-forme d’échanges, de débat et de circulation d’idées sur le long terme. Cela permettra par ailleurs de donner une forme tangible à des idées et à des recherches en cours, ainsi que de confirmer des positions sociales et politiques étant donné que la plupart de mes inspirations sont étrangères à l’art contemporain.

Workshop Contexte Social

Vendredi 26 septembre 2014

Workshop In Extenso – Erweitert : Contexte Social, le 25 septembre 2014 au Deutsches Architektur Zentrum avec :

- Karima Boudou, commissaire d’exposition
- Jörg Stollmann, architecte et professeur
- Bani Abidi, artiste
- Cathy Larqué, responsable du Bureau des arts plastiques
- Matthias Böttger, commissaire d’exposition du Deutsches Architektur Zentrum

L’histoire de l’art est une agglomération d’espaces. Comme les pièces d’une montre, chaque monument y est inscrit avec précaution, ses narrations tournant sans fin autour des artistes et de leurs décors. Il semble que l’attribution des sites, des espaces et des lieux aux artistes ont le pouvoir de créer beaucoup de sens à leurs œuvres : le lieu d’origine et l’exil, l’espace personnel et l’espace public, le site social, politique, le lieu d’échange, de commerce, les limites de l’éthique, du jugement, le domaine académique et institutionnel, les frontières entre mainstream et underground, le in-situ et le ex-situ.

La désignation de ces espaces est souvent associée à des écoles et des styles, des réseaux et des individus, des objets spécifiques et des histoires, brèves ou longues. En tentant de tracer “l’itinéraire” d’un artiste, on pense générer une compréhension de ce qui l’a formé, et ce qui le pousse à produire son art. En s’approchant de son « lieu d’origine » on pense circonscrire son point de départ.

Et si la relation de l’artiste à son “site originel” est discontinue, contradictoire? L’artiste pakistanaise Bani Abidi et son engagement photographique et vidéographique nous propulse dans un espace labyrinthique, détruit ou abandonné. Entre performance, fiction et documentaire, son travail propose une réflexion sur des pays colonisés, divisés, en conflit voire en ruine, et leur rapport aux média de masse, interrogeant ainsi les fondations des relations possibles entre l’art et son “lieu”. On suit un homme dans les ruines d’une salle de cinéma. On se tient dans une file d’humains attendant patiemment leur tour pour être contrôlés. La temporalité de chaque site, la finitude des espaces, architecturaux ou humains, sont dramatisés.

L’architecte Jörg Stollmann propose de distinguer les espaces propres à l’artiste : le contexte biographique de l’auteur et le contexte dans lequel il place son travail, posant la question de leur fonctionnalité au sein du processus d’innovation. Quelle part d’expérience est utilisée pour créer un nouveau produit ou lieu ? On percevra donc l’art, tout comme l’architecture, comme un moyen de déstabiliser l’équation supposément parfaite entre espace et causalité: au niveau des biographies personnelles et historiques impliquées, tout comme à celui de la réception des interventions dans un contexte particulier.

La curatrice Karima Boudou avance la notion -moderniste- de monument, vertical et stable, en relation avec l’éventualité d’une participation du spectateur ou de “l’utilisateur” au sein d’une œuvre. La question suivante se pose : Comment créer des interventions à l’échelle de l’homme qui aient un impact non seulement au sein de l’espace artistique désigné mais aussi dans le courant de la vie d’une ville, d’une société, d’une population ? Citant comme exemple l’artiste américain David Hammons, elle insiste sur la possibilité d’un effondrement -ou du moins d’une réorganisation- de la suprématie du monument par des pratiques artistiques ou architecturales, et sur le pouvoir des différents langages qui entourent les œuvres comme outils de partage, comme invitations à comprendre et finalement pourquoi pas, à contribuer au discours. On admettra que la notion de contexte ne peut jamais être considérée comme acquise ou transparente, tout comme les nombreux mécanismes de pouvoir et d’influence associées à un espace : affectifs, institutionnels, politiques, commerciaux, par exemple.

L’espace privé, formulé en relation dialectique avec l’idée du “public”, est certainement une problématique cruciale à observer dans la perspective de l’espace social en général. Traditionnellement opposé à la sphère intime, domestique, parfois perçue comme hermétique, l’espace public -et dans la foulée, les architectes et urbanistes qui le conçoivent - a pour fonction de mettre en forme, “en espace” la société civile, la représenter. Simultanément, l’espace intime du privé bourgeois s’occupe de protéger voire idéaliser la famille et les hiérarchies qui la composent, la banlieue résidentielle typique représentant ce concept de manière presque littérale, volontairement isolée en bordure de la ville chaotique, donnant forme, espace et temps aux problèmes de classe, d’ethnicité et de race.

Aujourd’hui, la réalité de cette structure typique est très discutable. Nous admettrons que la recherche de gain économique des particuliers les maintient en général plus proche du centre des villes que dans leur périphérie, par leur insertion dans l’actualité urbaine et cosmopolitaine de la société. À ce propos, Karima Boudou souligne l’importance d’observer comment ces dynamiques permettent aux artistes -ou les empêchent- d’insérer leur pratique dans les plis de la vie sociale. Jörg Stollmann souligne que cette observation est aussi valable pour les urbanistes et architectes.

Naturellement, les attributions spatiales faites aux communautés témoignent souvent de systèmes avant tout politiques et moraux, et sont alimentées par un désir plus ou moins intense de contrôle, permettant de contenir les différents groupes dans leur espaces respectifs et réguler leur expansion. Peu de place est laissée à ambiguïté de toute structure, de tout lieu, parfois même en faveur d’un formalisme de surface tout à fait déplacé.

En matière de recherche critique sur cette question, on peut mentionner les courants du “earth art” ou “land art” des années soixante-dix, qui attaquent clairement les problèmes du site-specific art et des pratiques conceptuelles en général, encourageant les artistes à attaquer la richesse de la nature, des matériaux bruts, à considérer les cartes topologiques, le paysage et ses populations dans son ensemble.

Aujourd’hui encore, il apparaît que l’inclusion et l’usage de paramètres macroscopiques de l’environnement et de l’expérience de tout un chacun dans les pratiques curatoriales pourrait permettre à l’art et aux artistes et de manière semblable à l’architecture et aux architectes de connecter les corps aux espaces de manière plus fertile.

Comme Karima Boudou cite Laurence Kimmel décrivant la danse contemporaine comme “une succession de déséquilibres”, peut-être qu’une ambition digne d’aujourd’hui serait de penser en termes de “révolution en mouvement”, permettant au regard de partager les choses du monde dans leur vaste ensemble, sans trop chercher à les fixer en interprétations concrètes. Et si de la même manière, en créant de nouveaux pôles d’attraction et de nouveaux déséquilibres, les artistes et architectes ne chercheraient pas autant à inventer de nouveaux objets, mais davantage à changer nos perceptions, sociales notamment, et ce faisant, découvrir de nouveaux contextes ?

Photo : David Hammons, Shoe Tree, 1981
Texte : Jeanne-Salomé Rochat

 

Karima Boudou

Karima Boudou (*1987) est historienne de l’art et travaille actuellement en tant que commissaire indépendante en France et au Maroc. Elle a étudié l’histoire de l’art à Montpellier et à Rennes ainsi que la philosophie à Nanterre. Elle a participé, en 2012-2013, au De Appel Curatorial Programme à Amsterdam. En 2011 elle fut co-fondatrice du collectif curatorial indépendant DIS/PARERE. Elle a initié récemment au Maroc la structure AGENCE qui mène des projets autour des notions d’économie du travail et d’auteur, et qui a notamment publié le livre 1907: A Centenary Cookbook de Donelle Woolford (2014). Elle contribue au magazine Contemporary And et mène en parallèle des projets de recherche indépendants au Maroc. Elle a organisé récemment une exposition de Donnelle Woolford dans le cadre de la Biennale de Marrakech 2014.

Parmi les expositions qu’elle a organisées: À la recherche de l’exposition présente (2012, Frac Bretagne, Rennes), Bourgeois Leftovers (2013, de Appel Arts Centre), Ce lieu n’est pas la maison de Descartes (2013, Institut Français des Pays-­Bas, Amsterdam), Le Signe Route (2013, L’appartement 22, Rabat), Performer, Artisan, Narrator (Donelle Woolford, 2014, Biennale de Marrakech, Marrakech), You can delete any comment that you create (2014, InBetween, Bruxelles).

Performance

Si la performance permet de mettre au jour la physicalité du lieu dans lequel elle se déroule, dans quelle mesure peut-elle, au contraire, s’abstraire des considérations spatiales et, en tant qu’entité éphémère, s’ancrer dans la temporalité ?

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Le coup d’envoi du projet “In Extenso – Erweitert” a été donné le 22 mai 2014, lors d’une discussion autour de la Y-table du Deutsches Architektur Zentrum à laquelle la curatrice Agnès Violeau a invité la philosophe Léa Gauthier et l’artiste Christian Jankowski. Ensemble, ils aborderont le thème de la performance. En vue de cette rencontre, nous nous sommes entretenus avec Agnès Violeau au sujet de sa conception de la performance et du métier de commissaire d’exposition, entre autres questions captivantes.

Discussion

Trailer In Extenso – Erweitert: Performance

Quatre questions à Agnès Violeau

Comment définirais-tu la notion « performance »?
La performance est un sujet sur lequel je travaille depuis près de dix ans en tant que commissaire indépendante. Elle est avant tout une intention, et son interprétation, faisant appel au corps ou sa présence. Cela comprend un nombre infini de possibilités, surtout depuis les années 2000 au cours desquelles on a vu se développer une porosité croissante entre les disciplines, associant volontiers les arts visuels au champ du spectacle vivant, incluant même une forme de théâtralité. Du reste on voit l’influence des nouvelles écoles de danse et des chorégraphes des années 1990 (Xavier Le Roy, Jérôme Bel, plus tardivement Boris Charmatz) chez les plasticiens d’aujourd’hui. Cet intérêt plus générique pour la performance actuellement est éminemment lié à un changement de siècle. J’aime bien cette phrase de RoseLee Goldberg qui dit que la performance serait une forme de concentration de tous les mediums – la sculpture, la peinture, la vidéo –, dont elle transgresse les catégorisations pour retrouver une liberté nouvelle. Nous sommes tous depuis quelques années, et la crise est aussi passée par là, en quête d’un retour à une physicalité, une rencontre avec l’autre. La performance pose un temps d’arrêt, de décélération ; elle requiert la présence de l’artiste et la nôtre, souvent même en tant que spect-acteur. Surtout, elle ne vise pas forcément une productivité, un résultat ni un geste héroïque ou spectaculaire, elle montre qu’il peut y avoir autre chose que cette course à la performance au sens premier, quelque chose de l’ordre de l’échange, de vital. Elle est aussi liée à une phase économique assez complexe, moins faste que celle des années 1980-1990. Du reste, les scènes performatives historiques très fortes ont éclos dans des pays d’Amérique Latine ou d’Europe de l’Est, à des moments où on n’avait comme matériau de travail que le corps, pour s’exprimer dans l’espace public.

Dans ton travail de curatrice, quel est ton rapport à la performance, thème que tu traiteras dans le cadre du projet In Extenso ?
J’ai été formée en tant qu’historienne de l’art et muséologue, devant des œuvres et des livres. Après mes études, mon premier défi a été la direction d’un project space dans le cadre duquel j’ai collaboré étroitement avec des artistes afin de créer des projets in situ, éphémères ou pérennes. Très rapidement j’ai découvert que mes centres d’intérêt, mes capacités, étaient gouvernés par les notions de « l’ici » et du « maintenant ». Les artistes avec qui je travaillais regorgeaient de vivacité, tout était constamment en mouvement, en progression, jamais confiné dans un livre.  Tout se construisait en temps réel. La revue curatoriale J’aime beaucoup ce que vous faites abordant le chantier de l’œuvre tant plastique que littéraire, et présentant le processus de création en potentiel, ouvert, est née dans ce contexte. J’ai ensuite découvert quelque chose d’encore plus mobile et moins monadique que la pratique des artistes vivants : les pratiques live. Alors que j’étais en train d’entrer dans la performance à travers la poésie sonore et la lecture publique, la Fondation d’entreprise Ricard nous confia, avec Christian Alandete (NDLR : cofondateur et codirecteur de publication de la revue JBCQVF) le programme Fiction_Lectures Performées. Ce nouveau projet m’a permis de m’investir davantage dans la recherche de nouvelles formes de performativité, dégagées de leur modèle historique qui définissait alors un art engagé politiquement mais surtout hors du spectacle vivant, de la fiction, dans la vie, le réel (per ou pro- forma, « à travers la forme », qui a donné to perform,  « accomplir, faire », en passant par le vieux français parformance au VXIè siècle,  « former »). Bien que je concentre principalement mes recherches sur des questions liées au langage et son infinie potentialité d’activations ( « à l’origine était le Verbe») notamment via les énoncés performatifs explicités par John Austin, j’ai tendance à penser que le corps est la seule chose qui nous appartient réellement, c’est là tout l’enjeu de la performance.

Que signifie le métier de commissaire d’exposition de nos jours ? Comment décrirais-tu son rôle dans la société?
Je préfère le mot « curateur » à celui de commissaire, très autoritaire. J’aime appréhender le terme de curating d’un point de vue étymologique. Le rôle du curateur est, naturellement, de « prendre soin » non seulement des artistes mais aussi du public. Le curateur est également porteur d’une fonction historique intéressante : dans la Rome antique, le « curador » était en charge du maintien de la bonne circulation dans la Cité, la polis. L’idée d’une telle dimension politique ou civile chez le curateur me plait. Au Moyen-Age, on trouve le « curatus », une typologie de prêtre chargé de l’accompagnement des âmes vers une vie éternelle. Selon moi le commissaire est celui qui partage une conscience intellectuelle et sensible avec l’artiste, une personne qui partage une « maïeutique de pensée » pour citer Elli During, que celles-ci se concrétisent de manière formelle ou pas. Le rôle du curateur est d’entretenir un dialogue permanent, en seconde ligne. Du reste, Deleuze soulignait que la création d’un concept, d’une idée, était une création à proprement parler, au même titre qu’un tableau ou toute œuvre plastique. En retour l’art est pour moi, comme le dit si bien Roland Barthes, la plus belle grille de lecture sur le monde.

Qu’est-ce que le programme Jeunes Commissaires peut apporter à ton travail, à travers un projet tel qu’In Extenso ?
Tout d’abord, le fait de voyager et de rencontrer des acteurs impliqués dans divers domaines et problématiques me permet de penser différemment. Jeunes Commissaires me donne la possibilité de repenser mon travail, ce que l’on devrait faire tous les jours. Ne pas s’habituer, rester vigilent à ne pas s’ancrer dans le mainstream, l’académisme d’aujourd’hui, qui nous ferait soutenir les Cabanel ou les Thomas Couture de demain.  J’apprécie également le changement de contexte et de langue, qui influence ma manière de construire ma pensée, de facto ma pratique. Dans mes recherches je m’intéresse à la forme possible des attitudes et leurs significations dans le contexte de l’exposition et son écriture, sa définition. Comment dégager la performance de l’événement ? Comment corporifier une intention hors d’un regard archivistique ou documentaire, sur une même temporalité que celle de la vie humaine ? Le fait d’appréhender ici l’espace et l’architecture à travers le prisme de l’art vivant, parfois très autotélique, dans le cadre d’In Extenso, me permettra d’explorer plus en profondeur ce lien élastique, pour rester dans ce paradigme, entre deux de mes axes de recherche combinant nombre de thèmes similaires – quête d’identité, responsabilité, résistance, émancipation, libre arbitre, relation du corps physique au corps collectif … - : le domaine public et la performance. Une affaire d’art de vivre, somme toute.

Photographie : Marlen Müller

Workshop Performance

Vendredi 23 mai 2014

Workshop In Extenso – Erweitert : Performance le 23 mai 2014 au Deutsches Architektur Zentrum avec :

- Agnès Violeau, Commissaire d’exposition,
- Léa Gauthier, Philosophe,
- Gabi Schillig, Architecte,
- Dennis Rudolph, Performeur,
- Louise Desbrusses, Poète et Performeuse,
- Judith Seng, Designer et Performeuse,
- Cathy Larqué, Responsable Bureau des arts plastiques
- Marc Bembekoff, Directeur du Centre d’art contemporain La Halle des bouchers,
- Matthias Böttger, Commissaire d’exposition du Deutsches Architektur Zentrum.

Invités à explorer les définitions possibles d’un art aussi flagrant et versatile que la performance, ainsi que la complexité de ses dimensions – entre production, exposition, diffusion et documentation notamment – on fait face à un dilemme imminent : au-delà de la performance et sa pertinence, de l’acte performatif lui-même, il y a une chose : l’espace. Physique, visuel, social, organique, on suppose même qu’il précède et aura de grandes chances de survivre à l’acte performatif. L’artiste Dennis Rudolph en sait quelque chose, lui et son projet Portal to Hell or Paradise sur la Desert Butte, une montagne solitaire près de California City, lieu d’exil entre la terre et le ciel où il a décidé d’ériger un Passage to Nowhere lui permettant d’alimenter et consolider sa foi en l’impossibilité de l’art à changer quoi que ce soit au monde. Selon lui, l’art ne fera que renforcer le chaos qui nous entoure.

Le plus on y pense, le plus l’idée de définir un espace “idéal” pour présenter un art de ce type semble difficile à défendre. Pourquoi le définir d’ailleurs ? Un cadre pour attirer, un format pour plaire; un système pour amplifier, ou simplifier, par soucis d’adaptation, de traduction, par désir de contrôle ? Quel est le rôle du curateur, responsable de rendre ce genre de pratiques visibles?

Du côté de l’art, une chose est sûre, la performance sera produite, le “live art” aura lieu, littéralement, quelque chose animera l’espace qu’on lui dévouera, voire plus. La performance s’imposera, et en dépit des efforts pour la soutenir, la contenir, il semble qu’elle créera souvent un nouvel espace, qu’on – nous les curateurs, nous les artistes, nous les collectionneurs, nous les visiteurs, nous les “autres” – le veuille ou non.

Pendant ce temps, la volonté d’en définir les éléments constitutifs et déterminants persiste : le lieu (the space, der Raum, etc.) de l’art performatif est-il défini par les actions qui le constituent ? Ou les actions qui pourraient être influencées par son existence, sa réalisation ? Autrement dit, la performance peut-elle être définie par son scénario, sa partition, son plan, ou plutôt par son effet sur ce qui l’entoure, sur les nouvelles lignes qu’elle trace par sa nature vivante, organique, “animée” et éphémère comme l’est la vie humaine ? Autour de la table, on insiste sur l’intention qui définit, mais on pense aussi à la puissance d’un art qui complexifie son lieu, qui modifie sa propre définition, ses propres habitudes et par conséquent, les normes de sa réception dans ce qui était censé le montrer. Un peu comme le Passage to Nowhere, où tout a échoué – au point que l’artiste se trouve seul à son vernissage – et par conséquent, tout est possible.

Raisonnablement, par son caractère de funambule entre le dynamique et le statique, une performance prend de nouvelles définitions, de nouveaux sens, développe de nouvelles limites et un nouveau potentiel lorsqu’elle est déplacée d’un “espace” à un autre. D’un musée à une galerie, de la rue au salon du collectionneur, du moment de l’action au moment de la critique, la performance sera sans cesse codée puis décodée et re-codée pour être encore décodée. On observe que de fait, l’espace architectural conditionne la performance, l’espace institutionnel lui permet d’exister, par exemple. Comment assurer une zone de débat actif entre artistes et curateurs, ou encore performeurs et architectes, un espace de contagion, de négociation, sans que l’un soit absolument subordonné à l’autre?

Certains insisteront sur le pouvoir révélateur de l’acte performatif sur le lieu qu’il habite, d’autres sur la responsabilité de l’artiste de non seulement créer mais aussi dépasser et créer de nouveaux espaces. Dès lors, comment donner les moyens nécessaires au devenir de la performance (la post-performance), si le propre de son genre consiste à créer de nouveaux espaces, de nouveaux cadres, pas à pas pour un danseur, ou nœud après nœud dans le cas des sculptures cousues par Gabi Schillig ?

On détoure alors un caractère peut-être typique au format, proche de la notion aristotélicienne de génération spontanée : l’artiste dit live serait une machine à donner naissance à des nouveaux espaces : visuels, sociaux, politiques et tant d’autres. Ce faisant, on rend au curateur qui tentera d’inventer des systèmes d’intégration ou d’incorporation du genre la tâche encore plus difficile. L’art vivant est-il destiné à être isolé, ou plutôt même à s’isoler, spontanément?

En parallèle, on observe comment la tendance – croissante – de privatisation et monétisation des espaces découlant de nos habitudes néo-libérales peut interagir avec ces espaces d’échange. Si l’on parle de performance, serait-il malin de capitaliser sur l’artiste qui a le pouvoir de créer de nouveaux espaces ou de transcender celui dans lequel il se produit ? D’un certain point de vue, la sculpture inerte et définie a une capacité d’expansion bien plus limitée. Qui d’entre nous choisira le baril certifié plutôt que le gisement pétrolifère ?

Simultanément, l’image du corps humain pourrait fonctionner comme monnaie, à la fois symbole et unité de mesure : sculpture vivante, capable de définir et créer des espaces, tout comme il est modelé par son environnement. Même pas besoin d’être artiste pour cela. On se réfère à l’espace public et au mot demonstration en anglais, et à comment celui-ci est traduit par manifestation en français, par exemple. Le corps individuel et le corps parmi les autres corps, le corps dynamique et le corps statique, le corps comme élément palpable et volatile. Celui de l’artiste, du curateur, du public, de l’acheteur, du critique, rien d’autre que des corps, eux et leur matérialité, leur potentiel pour qualifier, vivre et traduire le contenu de l’œuvre dans d’autres langages. Comparé au potentiel narratif du langage justement, l’empreinte de l’expérience sur et dans le corps est certaine, tout comme la non-reproductibilité de l’expérience, comme l’exemplifie bien le travail de Judith Seng mettant en scène un groupe de danseurs et un unique matériau, dans un cycle de production de quinze objets libres par jour, durant la semaine d’Art Basel Design.

Pour finir, il est tentant d’insister sur les origines démocratiques de l’espace public, “un espace vide” tel que Rosalyn Deutsche le décrit, constamment vidé de toute signification inhérente au delà de son propre vide et donc capable d’accueillir les corps et actions qui l’investiront temporairement de sens, avant de disparaitre et retourner à leur état d’ouverture, d’indétermination et d’incomplétude. Et comme le dit Rem Koolhaas, “The general urban condition is happening everywhere”. Peut-être même on the other side, pour reprendre la tagline du Passage to Nowhere de Dennis Rudolph, qui sait.

Photographie : „Entrance California City“, 2013, ©THE|PORTAL
Texte : Jeanne-Salomé Rochat

Agnès Violeau

Agnès Violeau (*1976) est commissaire d’exposition et critique d’art indépendante. Membre de l’IKT et du c-e-a, elle a dirigé l’espace conceptuel Site Odéon5 ainsi que la programmation des arts visuels au Point Éphémère (Paris). Elle a par ailleurs co-fondé la revue d’art et littérature J’aime beaucoup ce que vous faites, de laquelle a découlé le cycle performatif Fiction_ Lectures Performées à la Fondation d’entreprise Ricard (Paris). Ses recherches portent en partie sur la potentialité du langage. Actuellement, elle co-programme les performances à l’Espace culturel Louis Vuitton (Paris), est correspondante pour le Vogue Digital, enseigne la muséologie et prépare un ouvrage sur le curating comme écriture spatiale d’une approche critique de l’art. Elle assuré le commissariat de nombreuses expositions, notamment : La part du blanc – Nemours, Opalka, Parmiggiani (2001, Paris) ; Extra-light – Armleder, Verjux, Violette (2008, Point Ephémère, Paris) ; Signs of Life (2012, Nuit Blanche, Montréal) ; Experienz – performing art platform (2012, Wiels, Bruxelles) ; Des choses en moins, des choses en plus : les collections protocolaires du CNAP (2014, Palais de Tokyo, Paris).

In Extenso Intro

In Extenso – Erweitert
How to rethink space and matter?

Un projet du Bureau des arts plastiques et de l’architecture en coopération avec le Deutsches Architektur Zentrum DAZ
De mai 2014 à novembre 2015

A SPACE IS A SPACE IS A SPACE
au Deutsches Architektur Zentrum Berlin
Vernissage 10 septembre 2015
Exposition 11 septembre – 8 novembre 2015

Kader ATTIA / Rosa BARBA / Nina BEIER & Marie LUND / Laetitia BÉNAT / Peggy BUTH / Natalie CZECH / Jason DODGE / Jimmie DURHAM / Jean-Pascal FLAVIEN / Alicia FRANKOVICH / Rainer GANAHL / Christian JANKOWSKI / Thomas LOCHER / Markus MIESSEN / Joanne POUZENC / Michael RIEDEL / Lyllie ROUVIÈRE / Dennis RUDOLPH / Vanessa SAFAVI / Eric STEPHANY / Rosemarie TROCKEL / Clémence de la TOUR DU PIN / Tris VONNA-MICHELL

Plateforme expérimentale et évolutive du programme Jeunes Commissaires, In Extenso est un projet transdisciplinaire du Bureau des arts plastiques et de l’architecture (Institut français Allemagne) mené en coopération avec Deutsches Architektur Zentrum (Centre allemand de l’Architecture, DAZ) à Berlin.

In Extenso impulse depuis 2014 les échanges entre commissaires d’exposition, artistes, architectes et penseurs, sous la forme de discussions publiques et de workshops et explore les frontières et la porosité entre différentes aires de création, de l’architecture aux arts visuels, en passant par la performance et la narration.

Ainsi, les trois commissaires d’exposition Agnès Violeau, Karima Boudou et Céline Poulin sont invitées à se pencher respectivement sur les thèmes de la performance, du contexte social et de l’espace public. L’ensemble du processus de recherche sera présenté au Centre allemand de l’architecture (DAZ) à Berlin du 10 septembre au 8 novembre 2015.

Direction artistique :
Marc Bembekoff (Centre d’art contemporain La Halle des bouchers), Matthias Böttger (DAZ), Cathy Larqué