Performance

Si la performance permet de mettre au jour la physicalité du lieu dans lequel elle se déroule, dans quelle mesure peut-elle, au contraire, s’abstraire des considérations spatiales et, en tant qu’entité éphémère, s’ancrer dans la temporalité ?

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Le coup d’envoi du projet “In Extenso – Erweitert” a été donné le 22 mai 2014, lors d’une discussion autour de la Y-table du Deutsches Architektur Zentrum à laquelle la curatrice Agnès Violeau a invité la philosophe Léa Gauthier et l’artiste Christian Jankowski. Ensemble, ils aborderont le thème de la performance. En vue de cette rencontre, nous nous sommes entretenus avec Agnès Violeau au sujet de sa conception de la performance et du métier de commissaire d’exposition, entre autres questions captivantes.

Discussion

Trailer In Extenso – Erweitert: Performance

Quatre questions à Agnès Violeau

Comment définirais-tu la notion « performance »?
La performance est un sujet sur lequel je travaille depuis près de dix ans en tant que commissaire indépendante. Elle est avant tout une intention, et son interprétation, faisant appel au corps ou sa présence. Cela comprend un nombre infini de possibilités, surtout depuis les années 2000 au cours desquelles on a vu se développer une porosité croissante entre les disciplines, associant volontiers les arts visuels au champ du spectacle vivant, incluant même une forme de théâtralité. Du reste on voit l’influence des nouvelles écoles de danse et des chorégraphes des années 1990 (Xavier Le Roy, Jérôme Bel, plus tardivement Boris Charmatz) chez les plasticiens d’aujourd’hui. Cet intérêt plus générique pour la performance actuellement est éminemment lié à un changement de siècle. J’aime bien cette phrase de RoseLee Goldberg qui dit que la performance serait une forme de concentration de tous les mediums – la sculpture, la peinture, la vidéo –, dont elle transgresse les catégorisations pour retrouver une liberté nouvelle. Nous sommes tous depuis quelques années, et la crise est aussi passée par là, en quête d’un retour à une physicalité, une rencontre avec l’autre. La performance pose un temps d’arrêt, de décélération ; elle requiert la présence de l’artiste et la nôtre, souvent même en tant que spect-acteur. Surtout, elle ne vise pas forcément une productivité, un résultat ni un geste héroïque ou spectaculaire, elle montre qu’il peut y avoir autre chose que cette course à la performance au sens premier, quelque chose de l’ordre de l’échange, de vital. Elle est aussi liée à une phase économique assez complexe, moins faste que celle des années 1980-1990. Du reste, les scènes performatives historiques très fortes ont éclos dans des pays d’Amérique Latine ou d’Europe de l’Est, à des moments où on n’avait comme matériau de travail que le corps, pour s’exprimer dans l’espace public.

Dans ton travail de curatrice, quel est ton rapport à la performance, thème que tu traiteras dans le cadre du projet In Extenso ?
J’ai été formée en tant qu’historienne de l’art et muséologue, devant des œuvres et des livres. Après mes études, mon premier défi a été la direction d’un project space dans le cadre duquel j’ai collaboré étroitement avec des artistes afin de créer des projets in situ, éphémères ou pérennes. Très rapidement j’ai découvert que mes centres d’intérêt, mes capacités, étaient gouvernés par les notions de « l’ici » et du « maintenant ». Les artistes avec qui je travaillais regorgeaient de vivacité, tout était constamment en mouvement, en progression, jamais confiné dans un livre.  Tout se construisait en temps réel. La revue curatoriale J’aime beaucoup ce que vous faites abordant le chantier de l’œuvre tant plastique que littéraire, et présentant le processus de création en potentiel, ouvert, est née dans ce contexte. J’ai ensuite découvert quelque chose d’encore plus mobile et moins monadique que la pratique des artistes vivants : les pratiques live. Alors que j’étais en train d’entrer dans la performance à travers la poésie sonore et la lecture publique, la Fondation d’entreprise Ricard nous confia, avec Christian Alandete (NDLR : cofondateur et codirecteur de publication de la revue JBCQVF) le programme Fiction_Lectures Performées. Ce nouveau projet m’a permis de m’investir davantage dans la recherche de nouvelles formes de performativité, dégagées de leur modèle historique qui définissait alors un art engagé politiquement mais surtout hors du spectacle vivant, de la fiction, dans la vie, le réel (per ou pro- forma, « à travers la forme », qui a donné to perform,  « accomplir, faire », en passant par le vieux français parformance au VXIè siècle,  « former »). Bien que je concentre principalement mes recherches sur des questions liées au langage et son infinie potentialité d’activations ( « à l’origine était le Verbe») notamment via les énoncés performatifs explicités par John Austin, j’ai tendance à penser que le corps est la seule chose qui nous appartient réellement, c’est là tout l’enjeu de la performance.

Que signifie le métier de commissaire d’exposition de nos jours ? Comment décrirais-tu son rôle dans la société?
Je préfère le mot « curateur » à celui de commissaire, très autoritaire. J’aime appréhender le terme de curating d’un point de vue étymologique. Le rôle du curateur est, naturellement, de « prendre soin » non seulement des artistes mais aussi du public. Le curateur est également porteur d’une fonction historique intéressante : dans la Rome antique, le « curador » était en charge du maintien de la bonne circulation dans la Cité, la polis. L’idée d’une telle dimension politique ou civile chez le curateur me plait. Au Moyen-Age, on trouve le « curatus », une typologie de prêtre chargé de l’accompagnement des âmes vers une vie éternelle. Selon moi le commissaire est celui qui partage une conscience intellectuelle et sensible avec l’artiste, une personne qui partage une « maïeutique de pensée » pour citer Elli During, que celles-ci se concrétisent de manière formelle ou pas. Le rôle du curateur est d’entretenir un dialogue permanent, en seconde ligne. Du reste, Deleuze soulignait que la création d’un concept, d’une idée, était une création à proprement parler, au même titre qu’un tableau ou toute œuvre plastique. En retour l’art est pour moi, comme le dit si bien Roland Barthes, la plus belle grille de lecture sur le monde.

Qu’est-ce que le programme Jeunes Commissaires peut apporter à ton travail, à travers un projet tel qu’In Extenso ?
Tout d’abord, le fait de voyager et de rencontrer des acteurs impliqués dans divers domaines et problématiques me permet de penser différemment. Jeunes Commissaires me donne la possibilité de repenser mon travail, ce que l’on devrait faire tous les jours. Ne pas s’habituer, rester vigilent à ne pas s’ancrer dans le mainstream, l’académisme d’aujourd’hui, qui nous ferait soutenir les Cabanel ou les Thomas Couture de demain.  J’apprécie également le changement de contexte et de langue, qui influence ma manière de construire ma pensée, de facto ma pratique. Dans mes recherches je m’intéresse à la forme possible des attitudes et leurs significations dans le contexte de l’exposition et son écriture, sa définition. Comment dégager la performance de l’événement ? Comment corporifier une intention hors d’un regard archivistique ou documentaire, sur une même temporalité que celle de la vie humaine ? Le fait d’appréhender ici l’espace et l’architecture à travers le prisme de l’art vivant, parfois très autotélique, dans le cadre d’In Extenso, me permettra d’explorer plus en profondeur ce lien élastique, pour rester dans ce paradigme, entre deux de mes axes de recherche combinant nombre de thèmes similaires – quête d’identité, responsabilité, résistance, émancipation, libre arbitre, relation du corps physique au corps collectif … - : le domaine public et la performance. Une affaire d’art de vivre, somme toute.

Photographie : Marlen Müller

Workshop Performance

Vendredi 23 mai 2014

Workshop In Extenso – Erweitert : Performance le 23 mai 2014 au Deutsches Architektur Zentrum avec :

- Agnès Violeau, Commissaire d’exposition,
- Léa Gauthier, Philosophe,
- Gabi Schillig, Architecte,
- Dennis Rudolph, Performeur,
- Louise Desbrusses, Poète et Performeuse,
- Judith Seng, Designer et Performeuse,
- Cathy Larqué, Responsable Bureau des arts plastiques
- Marc Bembekoff, Directeur du Centre d’art contemporain La Halle des bouchers,
- Matthias Böttger, Commissaire d’exposition du Deutsches Architektur Zentrum.

Invités à explorer les définitions possibles d’un art aussi flagrant et versatile que la performance, ainsi que la complexité de ses dimensions – entre production, exposition, diffusion et documentation notamment – on fait face à un dilemme imminent : au-delà de la performance et sa pertinence, de l’acte performatif lui-même, il y a une chose : l’espace. Physique, visuel, social, organique, on suppose même qu’il précède et aura de grandes chances de survivre à l’acte performatif. L’artiste Dennis Rudolph en sait quelque chose, lui et son projet Portal to Hell or Paradise sur la Desert Butte, une montagne solitaire près de California City, lieu d’exil entre la terre et le ciel où il a décidé d’ériger un Passage to Nowhere lui permettant d’alimenter et consolider sa foi en l’impossibilité de l’art à changer quoi que ce soit au monde. Selon lui, l’art ne fera que renforcer le chaos qui nous entoure.

Le plus on y pense, le plus l’idée de définir un espace “idéal” pour présenter un art de ce type semble difficile à défendre. Pourquoi le définir d’ailleurs ? Un cadre pour attirer, un format pour plaire; un système pour amplifier, ou simplifier, par soucis d’adaptation, de traduction, par désir de contrôle ? Quel est le rôle du curateur, responsable de rendre ce genre de pratiques visibles?

Du côté de l’art, une chose est sûre, la performance sera produite, le “live art” aura lieu, littéralement, quelque chose animera l’espace qu’on lui dévouera, voire plus. La performance s’imposera, et en dépit des efforts pour la soutenir, la contenir, il semble qu’elle créera souvent un nouvel espace, qu’on – nous les curateurs, nous les artistes, nous les collectionneurs, nous les visiteurs, nous les “autres” – le veuille ou non.

Pendant ce temps, la volonté d’en définir les éléments constitutifs et déterminants persiste : le lieu (the space, der Raum, etc.) de l’art performatif est-il défini par les actions qui le constituent ? Ou les actions qui pourraient être influencées par son existence, sa réalisation ? Autrement dit, la performance peut-elle être définie par son scénario, sa partition, son plan, ou plutôt par son effet sur ce qui l’entoure, sur les nouvelles lignes qu’elle trace par sa nature vivante, organique, “animée” et éphémère comme l’est la vie humaine ? Autour de la table, on insiste sur l’intention qui définit, mais on pense aussi à la puissance d’un art qui complexifie son lieu, qui modifie sa propre définition, ses propres habitudes et par conséquent, les normes de sa réception dans ce qui était censé le montrer. Un peu comme le Passage to Nowhere, où tout a échoué – au point que l’artiste se trouve seul à son vernissage – et par conséquent, tout est possible.

Raisonnablement, par son caractère de funambule entre le dynamique et le statique, une performance prend de nouvelles définitions, de nouveaux sens, développe de nouvelles limites et un nouveau potentiel lorsqu’elle est déplacée d’un “espace” à un autre. D’un musée à une galerie, de la rue au salon du collectionneur, du moment de l’action au moment de la critique, la performance sera sans cesse codée puis décodée et re-codée pour être encore décodée. On observe que de fait, l’espace architectural conditionne la performance, l’espace institutionnel lui permet d’exister, par exemple. Comment assurer une zone de débat actif entre artistes et curateurs, ou encore performeurs et architectes, un espace de contagion, de négociation, sans que l’un soit absolument subordonné à l’autre?

Certains insisteront sur le pouvoir révélateur de l’acte performatif sur le lieu qu’il habite, d’autres sur la responsabilité de l’artiste de non seulement créer mais aussi dépasser et créer de nouveaux espaces. Dès lors, comment donner les moyens nécessaires au devenir de la performance (la post-performance), si le propre de son genre consiste à créer de nouveaux espaces, de nouveaux cadres, pas à pas pour un danseur, ou nœud après nœud dans le cas des sculptures cousues par Gabi Schillig ?

On détoure alors un caractère peut-être typique au format, proche de la notion aristotélicienne de génération spontanée : l’artiste dit live serait une machine à donner naissance à des nouveaux espaces : visuels, sociaux, politiques et tant d’autres. Ce faisant, on rend au curateur qui tentera d’inventer des systèmes d’intégration ou d’incorporation du genre la tâche encore plus difficile. L’art vivant est-il destiné à être isolé, ou plutôt même à s’isoler, spontanément?

En parallèle, on observe comment la tendance – croissante – de privatisation et monétisation des espaces découlant de nos habitudes néo-libérales peut interagir avec ces espaces d’échange. Si l’on parle de performance, serait-il malin de capitaliser sur l’artiste qui a le pouvoir de créer de nouveaux espaces ou de transcender celui dans lequel il se produit ? D’un certain point de vue, la sculpture inerte et définie a une capacité d’expansion bien plus limitée. Qui d’entre nous choisira le baril certifié plutôt que le gisement pétrolifère ?

Simultanément, l’image du corps humain pourrait fonctionner comme monnaie, à la fois symbole et unité de mesure : sculpture vivante, capable de définir et créer des espaces, tout comme il est modelé par son environnement. Même pas besoin d’être artiste pour cela. On se réfère à l’espace public et au mot demonstration en anglais, et à comment celui-ci est traduit par manifestation en français, par exemple. Le corps individuel et le corps parmi les autres corps, le corps dynamique et le corps statique, le corps comme élément palpable et volatile. Celui de l’artiste, du curateur, du public, de l’acheteur, du critique, rien d’autre que des corps, eux et leur matérialité, leur potentiel pour qualifier, vivre et traduire le contenu de l’œuvre dans d’autres langages. Comparé au potentiel narratif du langage justement, l’empreinte de l’expérience sur et dans le corps est certaine, tout comme la non-reproductibilité de l’expérience, comme l’exemplifie bien le travail de Judith Seng mettant en scène un groupe de danseurs et un unique matériau, dans un cycle de production de quinze objets libres par jour, durant la semaine d’Art Basel Design.

Pour finir, il est tentant d’insister sur les origines démocratiques de l’espace public, “un espace vide” tel que Rosalyn Deutsche le décrit, constamment vidé de toute signification inhérente au delà de son propre vide et donc capable d’accueillir les corps et actions qui l’investiront temporairement de sens, avant de disparaitre et retourner à leur état d’ouverture, d’indétermination et d’incomplétude. Et comme le dit Rem Koolhaas, “The general urban condition is happening everywhere”. Peut-être même on the other side, pour reprendre la tagline du Passage to Nowhere de Dennis Rudolph, qui sait.

Photographie : „Entrance California City“, 2013, ©THE|PORTAL
Texte : Jeanne-Salomé Rochat

Agnès Violeau

Agnès Violeau (*1976) est commissaire d’exposition et critique d’art indépendante. Membre de l’IKT et du c-e-a, elle a dirigé l’espace conceptuel Site Odéon5 ainsi que la programmation des arts visuels au Point Éphémère (Paris). Elle a par ailleurs co-fondé la revue d’art et littérature J’aime beaucoup ce que vous faites, de laquelle a découlé le cycle performatif Fiction_ Lectures Performées à la Fondation d’entreprise Ricard (Paris). Ses recherches portent en partie sur la potentialité du langage. Actuellement, elle co-programme les performances à l’Espace culturel Louis Vuitton (Paris), est correspondante pour le Vogue Digital, enseigne la muséologie et prépare un ouvrage sur le curating comme écriture spatiale d’une approche critique de l’art. Elle assuré le commissariat de nombreuses expositions, notamment : La part du blanc – Nemours, Opalka, Parmiggiani (2001, Paris) ; Extra-light – Armleder, Verjux, Violette (2008, Point Ephémère, Paris) ; Signs of Life (2012, Nuit Blanche, Montréal) ; Experienz – performing art platform (2012, Wiels, Bruxelles) ; Des choses en moins, des choses en plus : les collections protocolaires du CNAP (2014, Palais de Tokyo, Paris).