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Les Vitrines 2024 – Exposition d’Arthur Gillet – « Tout ce dont vous n’avez jamais entendu parler »

Les Vitrines est un espace d’exposition consacré à la scène artistique française, initié par le Bureau des arts plastiques de l’Institut français d’Allemagne et de l’Institut français de Berlin, dont la direction artistique est confiée en 2024 à la commissaire d’exposition Lisa Colin et l’identité visuelle au studio Kiösk.

Nouvelles langues

Cette année, Les Vitrines accueillent tour à tour les artistes Arthur Gillet et Lou Masduraud à prendre part à une révolution romantique. De la peinture sur soie à la patine du bronze, leurs pratiques singulières et minutieuses détournent les savoir-faire traditionnels, et dévoilent des mondes merveilleux, jusqu’ici occultés. Les fresques spécialement créées pour l’occasion prônent le temps long, l’interrelation et la réhabilitation du soin et de l’écoute comme forces indispensables à la reconstruction d’un monde commun.

Arthur Gillet

Tout ce dont vous n’avez jamais entendu parler

08.03 – 15.06.2024

Vernissage le jeudi 7 mars à 19h et performance d’Arthur Gillet à 20h en entrée libre

C’est au travers d’une peinture sur soie de vingt-cinq mètres de long, qu’Arthur Gillet retrace son parcours, conscient de sa difficulté à s’adapter au monde et à l’autre. Cette fresque, à la fois personnelle et universelle, témoigne de la vie d’un CODA – Child of Deaf Adults [enfant entendant de parents sourds], dévoilant des aspects souvent méconnus de la vie des sourd·es et des enjeux socioculturels liés à cette divergence. Par un ensemble de figures, l’œuvre transcende les barrières linguistiques, et explore les subtilités de la communication non-verbale.

D’une flèche qui traverse l’oreille de sa mère, la peinture évoque la perte de son audition, et les étapes de vie qui en découlent : son éducation au couvent où on lui interdit de signer, sa participation au Réveil Sourd – mouvement pour la réhabilitation de la Langue des Signes Française, la naissance d’Arthur et son intégration difficile, situé entre le monde des sourd·es et des entendant·es, l’isolement social, les moqueries et la violence de la différence, avant de trouver, chacun·e, une forme d’émancipation dans les nouvelles technologies. Arthur Gillet s’inspire des enluminures de Cristoforo de Predis, un artiste sourd du Moyen Âge italien, notamment dans l’usage de couleurs vives et la représentation de structures symboliques : les architectures – reclusoir, église, porte, tours – sont autant de lieux d’isolement que de franchissements pour ces personnages, guidés par des présences invisibles. L’iconographie dévoile le rôle souvent occulté de la religion dans l’histoire des sourd·es, où la confusion entre surdité et déficience mentale a conduit à la réclusion et à la stigmatisation. Néanmoins, la figuration, art déjà employé dans les églises pour transmettre le contenu d’un livre à une population analphabète, ne s’est pas arrêtée à une dimension purement pédagogique ou décorative. Les fresques du couvent San Marco de Fra Angelico étaient destinées à devenir un support au dialogue intérieur. Il apparaît dans les cultures sourde et CODA, la conviction qu’au-delà d’une dialectique occidentale (platonicienne, chrétienne ou moderne) l’image n’est pas le substitut d’une vérité intellectuelle qui lui serait supérieure, mais une expression à part entière, riche et pleine de sens, capable de pallier les limites du verbe.

Pour autant, jusqu’en 2005 être sourd·e ou CODA signifie ne pas avoir de langue maternelle. En 1880, le congrès de Milan réunit deux-cent-vingt-cinq « spécialistes » dont seulement trois sourds, et conclut à la nécessité de promouvoir la méthode oraliste au détriment des langues visuelles. Les langues des signes sont interdites jusqu’en 1991[1], et reconnues progressivement en Europe comme langues officielles dans les années 2000 (en France en 2005). L’oralisme exige des personnes sourdes une intégration forcée par mimétisme, au prix de méthodes douloureuses et mutilantes (appareils, trépanations). S’inscrivant dans une pédagogie qui impose que l’on entende et parle avant d’écrire, l’oralisme dénigre les capacités et l’intelligence propres à chaque individu. Des méthodes d’apprentissage forcé se développent, Cet enfant sera comme les autres : il entendra, il parlera[2]. En conséquence, en France en 2003, parmi les deux millions de personnes nées sourdes, l’illettrisme est massif et atteint les 80%[3]. C’est le cas de la mère d’Arthur, qui obtient en 1971 le seul diplôme à sa portée, un certificat d’aptitude professionnelle en Arts Ménagers. Elle participe dans les années 70-80 au Réveil Sourd, mouvement militant pour une éducation bilingue de l’enfant sourd·e, conjointement aux luttes féministes, antiracistes, LGBTQ et décoloniales, qui défendent leurs reconnaissances et leurs droits. C’est par cette rencontre avec d’autres personnes sourdes, que sa mère apprend à l’âge de 17 ans sa « langue naturelle », la langue des signes.

Revenant sur des faits parfois traumatisants, Arthur Gillet rend visible des conditions socio-politiques méconnues, et met en lumière l’inversion de la parentalité qui s’opère fréquemment : les enfants CODA se voient jouer le rôle d’intermédiaire ou de parent auprès d’une société entendante validiste (recherche de travail, traduction, socialisation, intégration). Ainsi, il révèle l’impact majeur des avancées technologiques, telles que l’invention du minitel, du téléphone, de la lampe-flash radio Lisa (qui traduit le son en lumière), ou du télétexte Antiope (pour la transcription en direct des dialogues et sons des films, spatialisés par un code couleur) qui ont non seulement facilité la communication et la sociabilisation, mais ont surtout contribué à l’autonomisation des personnes sourdes. Dans sa fresque, l’artiste développe une iconographie multiple de l’invisible, où la technologie prend le pas sur la religion : les anges sont remplacés par des écrans annonciateurs, le clocher de l’église par une tour de transmission, les rayons sacrés sont des ondes radios. Le 21e siècle devient alors l’époque de la magie, les choses adviennent sans qu’on en comprenne leur fonctionnement. Dans la lignée d’Hilma af Klint[4], dont les carnets et peintures sont empreints de spiritisme, l’œuvre d’Arthur Gillet est un portail vers d’autres dimensions, où le réel cohabite avec le fantastique. L’emploi de la figuration rend visible une condition physique qui ne l’est pas, contrant sa « monstruosité », c’est à dire précisément son manque de représentation. Les nouvelles technologies ont également apporté une grande visibilité au mouvement, une représentation politique autogérée, à l’instar d’autres minorités.

La fresque, éclairée par l’arrière, prend des allures de vitraux ou d’écran, et se déroule comme une pellicule cinéma : en longeant la vitrine, on découvre une suite d’images qui s’animent, témoin silencieux de la vie d’un CODA. Entre la revendication d’être « comme les autres » et celle d’être reconnu dans sa spécificité, Arthur Gillet déconstruit les stéréotypes et dépeint la surdité non pas comme une incapacité mais comme une divergence physique, d’intelligence et de sensibilité. Tout ce dont vous n’avez jamais entendu parler est un manifeste visuel ; le témoignage poignant d’une lutte pour l’inclusion et la reconnaissance culturelle.

Lisa Colin

[1] Dès 1975, des associations comme l’IVT – International Visual Theatre vont enseigner en Île-de-France la Langue des signes française. C’est en 1991 que l’amendement « Fabius » reconnaît aux familles le droit de choisir une communication bilingue dans l’éducation de leurs enfants. Ce décret sera très peu respecté, seuls 1 % des élèves sourd·es ont par la suite accès à ces structures.

[2] Marcelle CHARPENTIER, Cet enfant sera comme les autres : il entendra, il parlera. Dès l’âge de la maternelle (Éditions sociales françaises, Paris, 1956).

[3] Brigitte PARRAUD et Carole ROUDEIX, « Bibliothèque, lecture et surdité », BBF – Bulletin des bibliothèques de France (En ligne, 2004).

[4] Peintre suédoise (1862-1944), qui a voué sa vie et son travail à l’exploration de l’invisible.

Arthur Gillet (né en 1986, vit et travaille à Paris) est un artiste plasticien et performeur. Diplômé de l’École des beaux-arts de Rennes, il se forme parallèlement à la danse contemporaine au Musée de la danse. Il grandit en transition de genre, dans une famille sourde et neuro-atypique en marge du marché du travail. Dans ses travaux, Arthur Gillet approfondit les thématiques du désir, de l’identité, de la lutte sociale et des médias ; par sa pratique de la performance et du happening, il investit les espaces publics ou institutionnels. Il est marqué par les autrices et artistes qui ont accompagné son parcours de transition : Naoko Takeuchi, Jane Austen, Valtesse de la Bigne, Virginia Woolf, Murasaki Shikibu, Isabelle Queval, Geneviève Fraisse, Elisabeth Lebovici. Arthur Gillet a présenté son travail en France et à l’international, au CAC Brétigny, au Palais de Tokyo (Paris), à PROXYCO Gallery (New-York), au Transpalette – Centre d’art contemporain de Bourges, entre autres.

Site internet : https://arthurgillet.com/

Instagram : @arthurouge

Crédits photos : Kathleen Pracht

Kiösk est un studio de design graphique basé à Ivry-sur-Seine. Le duo composé d’Elsa Aupetit et Martin Plagnol dessine des identités visuelles, des sites Internets, des affiches, des éditions, des signalétiques, dans le cadre de la commande publique comme privée. Ils ont également fondé la maison d’édition indépendante Dumpling Books.

Studio Kiösk 

Instagram : @studio_kiosk

MISSION AU SEIN DE LA KUNSTHALLE PORTIKUS X LUCAS JACQUES-WITZ

Cette année, le jeune commissaire Lucas Jacques-Witz a été sélectionné pour intégrer l’équipe de curation de la Kunsthalle Portikus à Francfort-sur-le-Main pour travailler en étroite collaboration avec les équipes de l’institution allemande pour l’organisation et la mise en œuvre de la manifestation PORTIKUS ART BOOK FESTIVAL et des programmes de médiation.

Se déroulant du 19 au 23 octobre 2022, parallèlement à la Foire internationale du livre de Francfort, PORTIKUS ART BOOK FESTIVAL est un projet d’expositions, d’ateliers et de conférences publiques qui vise à mettre en lumière le travail d’éditeurs et d’éditrices de livres d’art indépendants et internationaux, à partager et échanger sur les pratiques contemporaines de création de livres d’artistes, fanzines, magazines, multiples, etc. Son objectif est de présenter une pluralité de créateurs et créatrices, d’exposer leur travail et de les faire dialoguer au sein d’une scénographie d’exposition spécialement conçue pour l’occasion par le studio d’architecture espagnol MAIO. La présentation des livres y sera en constante évolution, invitant les visiteurs, avec l’aide de l’équipe de Portikus, à établir de nouvelles connexions entre les différentes pratiques de l’édition. PORTIKUS ART BOOK FESTIVAL présentera également une série de discussions publiques axées sur la transmission des connaissances et des expériences d’acteurs internationaux de l’édition de livres d’art et pour un public plus jeune, des ateliers artistiques axés sur la création de fanzines seront organisés, en collaboration avec une école locale et des étudiants de la Städelschule.

STAPLED

STAPLED est un événement d’une semaine qui servira de plateforme pour les éditeurs d’art expérimental du monde entier. éditeurs d’art expérimental du monde entier de se rencontrer et d’échanger des idées pendant la Foire du livre de Francfort, la plus grande foire du livre au monde. d’échanger des idées pendant la Foire du livre de Francfort, la plus grande foire du livre au monde. du monde. STAPLED vise à jeter un pont entre les différentes scènes de l’édition d’art. entre les différentes scènes de l’édition d’art. En mettant l’accent sur la création d’un dialogue entre les éditeurs d’art internationaux, une sélection d’artistes, de studios de une sélection d’artistes, de studios de graphisme et d’éditeurs internationaux seront invités à présenter leur travail dans une scénographie d’exposition spécialement commandée pour l’exposition. dans une scénographie d’exposition spécialement conçue pour l’occasion. pour l’occasion. Repenser les façons de s’engager avec les livres aujourd’hui, un artiste ou un architecte sera invité à créer une scénographie d’exposition spécialement commandée pour l’occasion. sera invité à créer une scénographie d’exposition spécialement pour l’occasion. Cette scénographie unique sera au centre de la toute première présentation de Portikus sur les pratiques de l’édition d’art. présentation de Portikus sur les pratiques de l’édition d’art. Il sera essentiel de Il sera essentiel de s’engager les uns avec les autres et avec les livres présentés. L’objectif de STAPLED L’objectif de STAPLED est de présenter une famille cohérente de créateurs de livres en exposant leurs travaux ensemble et en les faisant dialoguer dans le cadre d’une exposition. en exposant leurs travaux ensemble et en les faisant dialoguer dans le hall principal de Portikus. La présentation des livres changera constamment, invitant les visiteurs à tracer de nouvelles frontières entre les différentes approches de l’édition. L’exposition STAPLED est gratuite et sera s’accompagnera de diverses séances de dédicaces avec des artistes et des locales et internationales qui se dérouleront tout au long de la journée.

 

LES VITRINES 2022

Initiées depuis 2021, « Les Vitrines » sont un espace d’exposition dédié à la scène artistique française, mis en place par le Bureau des arts plastiques de l’Institut français d’Allemagne et l’Institut français de Berlin. Cette année, la direction artistique des Vitrines est confiée à la commissaire Anne-Laure Lestage et l’identité visuelle au Studio Haberfeld.

La proposition imaginée par Anne-Laure Lestage pour « Les Vitrines 2022 » invite tout au long de l’année rythmée de trois expositions des artistes français.es en solo ou en duo qui réfléchissent, de manière élargie, l’écriture sauvage dans leur pratique. Titre éponyme du poème pastoral de Mallarmé et de la chorégraphie bestiale de Nijinski, L’après-midi d’un faune fait l’éloge d’une créature, mi-homme mi- animal, à la poursuite de son désir. À travers des formes libres et intuitives, les artistes révèlent avec fragilité, douceur et brutalité des altérités entre les mondes vivants. Ce prélude champêtre se retrouve ici au carrefour d’une rue berlinoise, telle une plante rudérale qui pousserait entre les failles du ciment. Humain et animal, domestique et instinctif s’entrelacent par des jeux de représentations, de gestes et de matières équivoques. Les vitrines tentent de réfléchir à la question du monde sauvage.

Anne-Laure Lestage

La pratique curatoriale d’Anne-Laure Lestage vise à croiser l’art contemporain, les arts décoratifs et l’artisanat. Elle s’intéresse particulièrement aux questions liées à l’anthropocène et aux arts domestiques. En 2019 elle crée un espace curatorial a mano studio à Biarritz avec pour objectif de décloisonner les pratiques artistiques contemporaines et de renouer avec les savoir-faire ancestraux.

Raphaël Larre – Forêt intérieure

Philipp Röcker – Sentimental building

Exposition du duo Ferruel & Guédon

Les Vitrines 2023 – Exposition de Lola Barrett – « Schneckenprinzessin »

Les Vitrines est un espace d’exposition consacré à la scène artistique française, initié par le Bureau des arts plastiques de l’Institut français d’Allemagne et de l’Institut français de Berlin. Pour ce nouveau cycle d’expositions intitulé L’horizon des événements, la direction artistique est confiée à la commissaire Fanny Testas et l’identité visuelle au collective Bye Bye Binary (Eugénie Bidaut, Roxanne Maillet et Léna Salabert). Trois artistes françaises, Vava Dudu, Lola Barrett et Fanny Taillandier, sont conviées à créer trois expositions tout au long de l’année qui invoquent de nouveaux récits et imaginaires sciences-fictionnels, et se prétendent capsules ou vortex temporels.

Dès l’aube de l’humanité, la mer fascine, donnant naissance à de nombreux rêves, mythes et légendes. Encore aujourd’hui, les fonds marins restent en partie inatteignables, moins explorés que la Terre ou l’espace et font l’objet d’infinies divagations.  Dans son exposition Schneckenprinzessin, Lola Barrett met en bocal ses fantasmagories aquatiques, plongeant les spectateur·ice·x·s dans un univers oscillant entre une influence pop enfantine et un délire rétro-futuriste. En s’imaginant vivre parmi les « nudibranches », elle tisse une réalité parallèle, cocon acidulé de sculptures gonflables et molletonnées.

« Schneckenprinzessin » signifie littéralement « princesse des limaces » en allemand et est un clin d’œil assumé à Tsunade, personnage du manga japonais Naruto de Masashi Kishimoto. Surnommée « Namekuji Hime » (princesse des limaces), celle-ci est dotée d’une puissance physique inégalée. Le titre de l’exposition fait également référence au mot d’argot français « schneck » qui désigne le sexe féminin. « Schneckenprinzessin » est un étendard fièrement porté, revendiquant l’être femme comme une force.

Née en 1993 à Paris, Lola Barrett réside entre Bruxelles et Paris. Elle développe sa recherche artistique autour des environnements des êtres et de la manière dont celleux-ci ont des rapports inter-influents entre le vivant et le non vivant, entre le territoire et sa narrativité historique, jusqu’à la façon dont l’humanité se l’approprie. Ses œuvres composent les scènes des histoires que l’artiste raconte et incarne. Tout est affaire de décor, chacune des pièces créées révèle un pan du récit, tout en possédant une valeur plastique intrinsèque.

L’identité visuelle des Vitrines 2023 a été confiée par Fanny Testas à la collective franco-belge Bye Bye Binary qui est à la fois une expérimentation pédagogique, une communauté, un atelier de création typo·graphique variable, un réseau, et une alliance. BBB explore la création de formes graphiques et typographiques adaptables à l’écriture inclusive.

Visual identity by Bye Bye Binary (Eugénie Bidaut, Roxanne Maillet and Léna Salabert-Triby)

Pour le vernissage de l’exposition « Schneckenprinzessin » de Lola Barrett, s’est produit une projection du court métrage « La nacre des ruines », suivi d’une performance. Le court-métrage est issu de l’exposition collective du même nom, basée sur le projet de Lola Barrett 2022, présentée à la Brasserie Atlas à Bruxelles et dont le commissariat a été assuré par Fanny Testas. L’œuvre cinématographique constitue le prologue à l’univers mis en scène dans Les Vitrines. La musique du film a été composée par le musicien et producteur Eric D. Clark, qui vit à Berlin. Elle a été jouée en direct dans le cadre de la projection du film et a accompagné la performance de Lola Barrett.

« La nacre des ruines » s’adresse à nous dans le futur et raconte les reliques de notre présent qui resteront après une montée puis une descente des mers. Ces scénarios futuristes nous plongent dans l’absurdité de l’Anthropocène, du Capitalocène et du Chthuluzène de Haraway et ouvrent un monde onirique pour arrêter la peur. L’avenir est l’inconnu, le mystère : où sont les hommes et quelles formes leur a donné la nature modifiée par leurs propres actions ? Avec un regard commun sur notre futur lointain dans 499 ans, après de nombreux cycles de vie et générations d’êtres vivants, les artistes considèrent les changements possibles de la vie humaine, du monde animal et végétal. De la vie d’autrefois, il ne reste que de doux mouvements d’air, des vagues et des échos de la mémoire. Dans cet espace-temps, ce sont les pierres qui donnent une voix à ces souvenirs, et l’eau et l’air constituent la mémoire de notre histoire. Les temps ont changé, en cette année 2522, mais le temps en soi n’existe plus, seule la vibration du souvenir persiste.

« La nacre des ruines » de Lola Barrett et Fanny Testas
Tourné à la Brasserie Atlas, Bruxelles, en juin 2022.
Avec Lola Barrett, Max Ricat, Marilou Guyon, Adélie Moye et Félix Rochaix.
Costumes : Lola Barrett, Laura Nataf, Max Ricat, Marilou Guyon, Adélie Moye et Félix Rochaix.
Caméra : Zoltan Molnar et Fanny Testas
Musique de film : Eric D. Clark
Montage : Clarisse Decroyer
Animation 3D du titre : Mathias Moreau
Lumière : Florentin Crouzet-Nico
Œuvres présentées d’Abel Jallais, Pedro Riofrío et Lola Barrett
Remerciements particuliers à Nicolas Jorio, Emile Barret et Sonia Saroya.
Avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles

Les Vitrines 2023 – Exposition de Vava Dudu – « Doudou »

Les Vitrines est un espace d’exposition consacré à la scène artistique française, initié par le Bureau des arts plastiques de l’Institut français d’Allemagne et de l’Institut français de Berlin. Pour ce nouveau cycle d’expositions intitulé L’horizon des événements, la direction artistique est confiée à la commissaire Fanny Testas et l’identité visuelle au collective Bye Bye Binary (Eugénie Bidaut, Roxanne Maillet et Léna Salabert). Trois artistes françaises, Vava Dudu, Lola Barrett et Fanny Taillandier, sont conviées à créer trois expositions tout au long de l’année qui invoquent de nouveaux récits et imaginaires sciences-fictionnels, et se prétendent capsules ou vortex temporels.

Voyage temporel dans son intimité, l’exposition Doudou de Vava Dudu est un horizon empli de douceur. Le futur incertain pousse l’artiste à se lover comme dans un nuage, cloud, photos-fantasmes, rêve-réalité. Elle tente d’encapsuler une caresse contemporaine face à l’agression du monde et d’y résister par ses mots ronds et la rondeur de la ouate. Sa poésie s’ancre au cœur d’un imaginaire, celui du temps-miroir de ses souvenirs berlinois. Patrimoine d’un vécu créatif et de ses rencontres, elle tisse ses œuvres et ses mots pour répondre aux désirs de vivre la beauté. Le futur, c’est maintenant.

Vava Dudu est née en 1970 à Paris, où elle vit et travaille. De 2012 à 2018, elle a vécu à Berlin. L’artiste revendique sa position d’outsider de l’art contemporain en affirmant « préférer les extrêmes aux milieux ». Son métier de styliste et d’artiste côtoie son activité de chanteuse au sein du groupe La Chatte fondé en 2003 avec Stéphane Argillet et Nicolas Jorio, avec qui elle sort quatre albums. Son univers artistique qui mêle joyeusement textes et dessins se décline ainsi sur divers supports.

L’identité visuelle des Vitrines 2023 a été confiée par Fanny Testas à la collective franco-belge Bye Bye Binary qui est à la fois une expérimentation pédagogique, une communauté, un atelier de création typo·graphique variable, un réseau, et une alliance. BBB explore la création de formes graphiques et typographiques adaptables à l’écriture inclusive.

Visuel du cycle des Vitrines 2023 Crédit : Bye Bye Binary, Eugénie Bidaut, Roxanne Maillet et Léna Salabert

Le vernissage a eu lieu le 9 mars à 19 heures avec un concert de La Chatte à 20 heures, groupe fondé en 2003 et composé de Vava Dudu en tant que chanteuse, et les musiciens Stéphane Argillet basé à Berlin et Nicolas Jorio basé à Paris.

S’aventurer à classer La Chatte dans une quelconque catégorie serait osé. Voire stupide. Essayons : néo wave. C’est-à-dire un mélange de rythmes synthétiques, de claviers cold wave et de mélopées théâtrales qu’emmène Vava Dudu (mélange de Grace Jones et de Brigitte Fontaine) à grand coup de petits cris hystériques, extatiques et métalliques. Trois albums à ce jour dont le dernier « Crash océan » enregistré à Berlin (pas étonnant) qui brise les règles et les codes sans s’aventurer à rejeter certains schémas de nos chères années 80.

Mission au sein de l’institution CCA Berlin x Lou Ferrand

Cette année, la jeune commissaire Lou Ferrand a été sélectionnée pour intégrer l’équipe de curation du CCA Center for Contemporary Art à Berlin pour la conception de l’exposition « Jota Mombaça », artiste plasticien.ne et activiste brésilien.ne. La jeune curatrice a été sélectionnée, à la suite d’un appel à candidature diffusé par les réseaux professionnels français et le CCA, par le fondateur et le directeur de l’institution Fabian Schöneich. Elle était invitée à les accompagner dans la recherche, l’organisation et le développement d’actions de médiation envers les publics pour une mission de 4 mois, de septembre à décembre 2023.

 

 Photos: Vues de l’exposition de Jota Mombaça  » A certain death/the swamp », Courtesy of CCA.

A CERTAIN DEATH/THE SWAMP est la première exposition individuelle institutionnelle complète de Jota Mombaça en Allemagne. La pratique de cette artiste, auteure et performeuse née à Natal, au Brésil, se développe à partir de sa longue réflexion sur la modernité coloniale. Ce faisant, elle s’intéresse aux ruptures apocalyptiques que celle-ci a engendrées et qu’elle continue de déchaîner au milieu de sa domination prédominante. L’exposition au CCA de Berlin met en évidence la recherche continue de Mombaça en présentant des travaux récemment créés pour l’exposition. L’accent est mis sur une installation qui occupe tout l’espace et sur un travail vidéo. Des céramiques, des textiles et des dessins sont également exposés. Les œuvres exposées transmettent des qualités sensorielles marquées à la fois par le voyage dans une forêt de mangrove en Amazonie et par l’étrange topographie de Berlin, qui est probablement entièrement située sur des zones humides asséchées. De ces témoignages matériels fragmentaires découle une série de questions discursives que Mombaça entend élucider par une réflexion collective progressive : comment maintenir ou récupérer des pratiques d’affirmation de la vie qui se sont constituées autour de principes d’interdépendance cosmologique ? A partir de quel morceau de terre, par quel cours d’eau, peut-on surmonter la violence destructrice de notre environnement construit ? Où les espoirs radicaux peuvent-ils fleurir alors que nous vivons la fin de notre monde tel que nous le connaissons ?

En tant que membre de l’équipe curatoriale, Lou Ferrand a preparé un panel de discussion avec l’artiste Jota Mombaça, qui aura lieu en Février 2024. Lou Ferrand a également organisé un atelier d’écriture à destination des moins de 31 ans au CCA. Le thème était la poésie dans la ville, conçu comme une sorte de prélude au programme « Displayed words » organisé l’année suivante par le CCA.

En savoir plus sur Lou Ferrand

Cette mission en institution est soutenue par l’Office franco-allemand pour la jeunesse (OFAJ).

« Methodologies of Togetherness » Savvy Contemporary

Partant du constat que peu de programmes d’études sont dédiés à la curation d’art performatif, le Bureau des Arts Plastiques (BDAP) et le Bureau du Théâtre et de la Danse (BTD) de l’Institut Français Allemagne ont souhaité s’associer afin de proposer une opportunité professionnelle, originale, transversale aux jeunes professionnels venant des arts visuels et des arts vivants.  Pour le développement de ce projet, dont le titre est « Methodologies of Togetherness », les bureaux de l’IFA ont développé un partenariat avec le centre d’art berlinois indépendant Savvy contemporary.

Le projet « Methodologies of Togetherness » a donné lieu à une étroite collaboration entre une vingtaine de jeunes curatrices âgé.es de moins de 31 ans, de Berlin, Paris et Marseille. Les aspects organisationnels pris en charge pas Savvy Contemporary comprenaient principalement la planification de voyages de recherche entre Berlin et Paris et l’organisation d’ateliers curatoriaux à Berlin. Les curatrices Kelly Krugman, Lili Somogyi, Flora Fettah, Daisy Lambert et Margot Nguyen se sont rencontrées à Paris en octobre puis en novembre à Berlin, où elles se sont immergées dans les scènes artistiques respectives de ces villes en effectuant des recherches sur place sous forme de visites d’ateliers et d’excursions dans différentes institutions, expositions et programmes. À Berlin en particulier, les curatrices ont collaboré à la conception d’un programme d’ateliers d’une journée sur le thème de la traduction et des pratiques décoloniales, afin de faciliter l’échange de connaissances, de recherches et de pratiques pour les jeunes praticiens. Les artistes performeuses Jasmina Al-Qaisi (originaire de Roumanie) et Anjeline DeDios (originaire des Philippines) ont été impliquées à cet effet. Deux pièces radiophoniques ont été commandées pour être diffusées sur la radio SAVVYZAAR de Savvy Contemporary afin de refléter de manière créative les expériences et les résultats des ateliers.

1.Atelier et lecture sur la traduction de textes curatoriaux enregistrés pour la radio de Savvy.

2.Atelier et lecture sur la traduction de textes curatoriaux enregistrés pour la radio de Savvy.

3.Atelier performance de l’artiste Jasmina Al-Qaisi

3.Performance musicale de l’artiste Angeline DeDios

Photos : Roanna Rahman.

Ce projet est soutenu par l’OFAJ (Office Franco-Allemand pour la Jeunesse).

 

 

Katharina Ziemke, exposition « Unwetter » (Intempéries)

Texte écrit par Lisa Colin dans le cadre de la bourse de voyage et de recherche Jeunes Commissaires 2023

De la peinture à la performance, en passant par l’art vidéo, l’artiste allemande Katharina Ziemke déploie un univers artistique cru et minutieux. Elle s’inspire des domaines de la science et des sciences humaines afin d’élaborer des séries d’œuvres empreintes de considérations écologiques, féministes ou médiatiques. Ses peintures grand format, sur toile de coton, dibond ou feuille de riz, dévoilent des scènes figuratives, aux couleurs vives, qui attrapent le regard et nous confrontent à des réalités inquiétantes.

Katharina Ziemke, Tempest #4, 2020, aquarelle sur toile de coton, 95 x 125 cm

Au printemps 2023, l’artiste est invitée en résidence à la Cité des Arts à Paris où elle déploie un ensemble de recherches sur les tempêtes, en tant que phénomènes météorologiques et métaphores des défis environnementaux actuels. Dans son studio, les peintures et œuvres vidéo présentent une diversité de perspectives relatives aux tempêtes, soulignant en particulier les faits que nous pensons connaître.

Lors du voyage de recherche à Berlin, je rencontre à nouveau Katharina Ziemke qui me propose le commissariat de son exposition Unwetter. Entre représentation et abstraction, rêve et réalité, le corpus d’œuvres met en lumière des intempéries à travers le monde. Les peintures à l’huile ou à l’encre sur papier de riz capturent la beauté sublime et la force destructrice des tempêtes, bénéficiant de la capacité du médium à transmettre des couleurs et des textures intenses et émouvantes.

 

Vue de l’exposition Unwetter, Humboldt Universität zu Berlin du 28.09 au 10.11.2023 © Stefan Klenke

Conçue comme une installation globale en dialogue avec l’architecture de la Humboldt Universität, l’exposition invite le public à déambuler entre les œuvres, mêlant peintures, vidéos et performances. Au centre, la série ‘Episode : Sturm’ collecte les réflexions de différents acteurs de la société : responsable RSE, politicien, chimiste, scientifiques et adolescents. Le dessin qui apparaît peu à peu à l’écran se juxtapose aux interviews, qui abordent les thèmes de la durabilité, des politiques de santé, des technologies futuristes, de la biodiversité, de l’inaction comme de l’adaptation. L’installation offre une réflexion sur notre responsabilité environnementale commune face au changement climatique.

 Vue de l’exposition Unwetter, Humboldt Universität zu Berlin du 28.09 au 10.11.2023 © Stefan Klenke

Si ces fragments subjectifs donnent inévitablement à l’œuvre une teinte mélancolique, Katharina Ziemke nous encourage à nous défaire de cette humeur. L’exposition souligne la nécessité de réunir l’art et la science pour mieux comprendre les phénomènes et les émotions qui nous traversent. Unwetter est une expérience poétique, pour laquelle le public est invité à considérer les catastrophes actuelles d’un nouvel œil : l’installation accueille de nombreux débats, performances, cours universitaires, visites guidées et ateliers, pour repenser ensemble nos engagements.

En savoir plus sur Lisa Colin

La bourse de voyage et de recherche est une initiative du BDAP, et un projet soutenu par l’OFAJ (Office Franco-Allemand pour la Jeunesse).

Les vitrines 2023

© Bye Bye Binary © Bye Bye Binary : Eugénie Bidaut, Roxanne Maillet et Léna Salabert

Les Vitrines est un espace d’exposition consacré à la scène artistique française, initié par le Bureau des arts plastiques de l’Institut français d’Allemagne et de l’Institut français de Berlin, dont la direction artistique est confiée en 2023 à la commissaire d’exposition Fanny Testas et l’identité visuelle à la collective Bye Bye Binary (Eugénie Bidaut, Roxanne Maillet et Léna Salabert). 

L’horizon des événements désigne, en astrophysique, la limite d’un trou noir, dans laquelle la lumière est absorbée, le rendant ainsi invisible. L’horizon des événements est la limite vers l’invisible et l’inconnu. Titre choisi par la commissaire Fanny Testas pour son cycle d’expositions, celui-ci évoque les temps futurs. Trois artistes françaises, Vava Dudu, Lola Barrett et Fanny Taillandier, sont invitées à créer trois expositions tout au long de l’année qui invoquent de nouveaux récits et imaginaires sciences-fictionnels, et se prétendent capsules ou vortex temporels.

Définis comme « modèles réduits » par Claude Lévi-Strauss ou « objets cosmiques » par les anthropologues Sophie Houdart et Christine Jungen, ces espaces de ruptures et de failles dans le continuum espace-temps, suspendent le temps présent pour constituer de nouveaux paradigmes « antidotes à la fin du monde » (Michèle Coquet dans le dossier Capsules temporelles du numéro 28 de la revue Gradhiva, 2018, p. 24-49). Pour la commissaire, ils symbolisent l’espace d’exposition. Les trois artistes tentent d’encapsuler, au sein de la vitrine, l’air du temps présent en faisant face aux crises contemporaines. Elles se réapproprient l’avenir et instaurent une continuité dans une éventuelle fin du monde, telle la limite imperceptible de l’entrée dans le néant d’un trou noir, au sein duquel tout reste à imaginer.

Fanny Testas 

Née en 1994, Fanny Testas vit entre Paris et Bruxelles. Elle est curatrice d’exposition indépendante et chargée de production pour le lieu culturel La Station – Gare des Mines à Paris et l’association BrutPop dédiée aux pratiques sonores et au handicap. Elle est aussi co-coordinatrice de la webradio Station Station. Fanny Testas a travaillé pour divers événements, lieux et médias culturels en France et à l’étranger.

À travers ses projets artistiques et curatoriaux, elle est engagée pour l’inclusion, l’équité, la collaboration, le partage des savoirs et pratiques. Elle tente de refléter et soulever des problématiques sociétales, environnementales, historiques et politiques. Elle mène actuellement une recherche autour des liens entre art contemporain et science-fiction : comment les artistes, en envisageant l’avenir, peuvent-ils refléter les temps troubles du présent ?

Plus d’informations sur Fanny Testas

Programme 2023

Commissariat de Fanny Testas
Graphisme par la collective Bye Bye Binary (Eugénie Bidaut, Roxanne Maillet et Léna Salabert).

Exposition de Vava Dudu « Doudou », 9 Mars – 30 Juin 2023.

Exposition de Lola Barrett « Schneckenprinzessin », 13 juillet – 1er octobre 2023

Exposition de Fanny Taillandier, 13 octobre 2023 – 10 février 2024

Plus d’informations sur le reste du cycle d’expositions à venir.

« Il y aura des tempêtes et des tornades. »* — Clara Jo, Nests of Basalt, Nests of Wood

Texte écrit par Sarah Lolley dans le cadre de la bourse

de voyage et de recherche Jeunes Commissaires 2023

 

Le second volet de l’exposition « Indigo Waves and Other Stories. Re-Navigating the Afrasian Sea and Notions of Diaspora » s’est tenu du 6 avril au 13 août 2023 au musée berlinois Martin-Gropius-Bau. Il réunissait une trentaine d’artistes autour de la mer Afrasienne[2], de son potentiel narratif, et de sa capacité à lier – par l’eau, mais pas uniquement – les continents de l’Afrique et de l’Asie. Curatée par Natasha Ginwala, Bonaventure Soh Bejeng Ndikung avec Michelangelo Corsaro, l’exposition visait à mettre en exergue les superpositions et transferts diasporiques entre les deux régions, la mer Afrasienne se muant en « horizon commun révélant les nuances d’un parcours culturel, linguistique, politique et historique depuis les temps anciens jusqu’à aujourd’hui[3] ». L’eau s’envisage dès lors comme outil discursif, agent révélateur d’histoires niées, oubliées, historiques ou fictionnelles, vecteur de liens géographiques et temporels.

Parmi les nombreuses œuvres qui ponctuaient le parcours des visiteur·ices – des peintures textiles de Lavanya Mani aux sculptures en caoutchouc naturel de Rossella Biscotti – Nests of Basalt, Nests of Wood de l’artiste Clara Jo frappe par sa capacité à incarner avec justesse la propension de la fiction à mettre en lumière les cicatrices et traumatismes profondément ancrés dans certains lieux. Ici, il est question de trois d’entre eux : un cimetière anonyme à Albion sur l’île Maurice ; Flat Island, un îlot inhabité situé à 12 km au large de la côte nord de cette même île et utilisé comme station de quarantaine au XIXe siècle[4] ; et un troisième espace fictionnel, brillamment conçu en animation 3D par l’artiste Noam Rezgui.

Écran blanc. La vidéo débute par un piqué dans les nuages qui dévoile un monde insulaire sombre et quasi-dystopique. Une superposition de deux voix – illustration par le son du lien intergénérationnel entre l’oiseau-narrateur, un paille-en-queue endémique, et ses aïeuls – nous conte une histoire. Celle de bipèdes sans plumes débarquant un matin, sous l’œil inquisiteur des créatures des îles et des mers, mais aussi celle transmise oralement au volatile par les générations précédentes, antérieures à la présence humaine sur l’île.

© Courtesy of Clara Jo, extrait de son œuvre vidéo « Nests of Basalt, Nests of Wood »

Cette idée de transmission inter-espèces et entre les générations est primordiale dans l’œuvre où le chant des oiseaux “trouve son chemin jusqu’aux antennes des insectes et les entrailles des crabes”. Fruits de ses recherches archivistiques, les scènes en animation 3D rendent compte de mythes océaniques auxquels se mêlent symboles et anecdotes tirées de théories conspirationnistes ou encore des fragments de remèdes médicinaux datant du XIXe siècle. L’ensemble constitue un espace où questionner les narrations édulcorées et aseptisées d’un passé “officiel”, une troisième voie·x, à la manière de ce troisième lieu en 3D qui se meut sous nos yeux.

Quittant le monde terrestre, Clara Jo nous fait ensuite visiter les abysses, dévoile un monde sous-marin fantasmé, illustre visuellement là d’où vient “le grondement qui s’échappe des profondeurs” évoqué par l’oiseau.

© Courtesy of Clara Jo, extrait de son œuvre vidéo « Nests of Basalt, Nests of Wood »

Le paille-en-queue comme narrateur s’est imposé à Clara Jo et à l’écrivain Aqiil Gopee, à l’origine du texte de la voix off, alors qu’ils étaient en mission archéologique à Flat Island. De toute part, des nids les contraignent à changer leurs trajectoires, à s’adapter au terrain, formant une cartographie d’un nouveau genre et muant le volatile en forme d’animal-guide spirituel associé, dans leurs esprits, à la mission qu’ils étaient venus mener. Quant à la perspective aérienne, si elle peut évoquer une forme de vision impérialiste, elle est en réalité l’outil qui permet à Clara Jo de nous faire voir les fissures – entre autres géologiques – des espaces qu’elle dépeint depuis des niveaux, échelles et points de vue variés que seule la vue en plongée permet.

L’oiseau commente la fouille archéologique qui se déroule sous nos yeux, celle d’humains qui tentent de comprendre, en explorant les empreintes matérielles,  comment et pourquoi leurs ancêtres sont venus ici il y a plus d’un siècle. Parallèlement, il raconte aussi la colonisation de Flat Island par des “monstres de démesure” se faisant construire des nids de basalte “par ceux qu’ils prenaient pour des serviteurs”, qui, eux, vivaient dans des nids de bois branlants. Il souligne également que si la trace des nids de basalte perdure jusqu’à nos jours, les nids de bois ont été balayés par le temps, mettant en relief le fait que “tous finiront par être oubliés, mais certains plus que d’autres”. Par Nests of Basalt, Nests of Wood, l’artiste née aux États-Unis et basée à Berlin nous invite ainsi à participer à sa réflexion autour de l’imaginaire nautique, de la colonisation et de ce qu’il en reste, mais aussi autour des notions de décomposition et de détention, propres aux espaces qu’elle illustre : un cimetière aux tombes sans épitaphes et un lieu de quarantaine.

© Courtesy of Clara Jo, extrait de son œuvre vidéo « Nests of Basalt, Nests of Wood »

Cette œuvre vidéo révèle aussi une certaine histoire des épidémies, à rebours de celle traditionnellement racontée à travers un prisme colonial. L’artiste y explore les liens entre la diffusion de maladies d’origine hydrique et les réseaux mercantiles qui ont dessiné les géographies coloniales, tous deux assujettis aux vents des moussons. Cette œuvre est également un écho à d’autres précédemment réalisées par Clara Jo, notamment sa vidéo De Anima (2022). Dans cette dernière, elle aborde la manière dont la peur de la contamination par le monde non-humain est alimentée par les divers systèmes économiques, métaboliques, raciaux ou de genre intrinsèquement imbriqués dans le système de santé mondial, ce que la récente crise sanitaire a largement mis en lumière. Plus généralement, les deux vidéos soulignent notre capacité à oublier les pans les plus traumatisants de l’histoire.

Dans Nests of Basalt, Nests of Wood, Clara Jo livre une ode contre l’oubli, un hommage aux secrets que l’eau garde en son creux et vient déverser sur les rivages, à ceux nichés dans les fissures de l’île où se réfugient les oiseaux quand le ciel se trouble. Mêlant archives, faits scientifiques et mythes existants, elle emprunte un chemin liminaire où la narration spéculative permet, non pas de combler les manquements d’une histoire coloniale biaisée, mais plutôt de souligner que ces lacunes existent et d’ainsi « remonter la trace[5]» d’histoires tues.

La fin de la vidéo s’apparente à l’œil d’un cyclone, ce temps calme suspendu au milieu de la tourmente similaire à celui de la commémoration abordé par l’artiste dans son œuvre. Ce temps qui augure de nouveaux tumultes à venir, ce temps qui, loin de constituer une fin en soi, est un rappel pour demain : “Il y aura des tempêtes et des tornades”.

Sarah Lolley

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La bourse de voyage et de recherche est une initiative du BDAP, et un projet soutenu par l’OFAJ (Office Franco-Allemand pour la Jeunesse).

 

[*] Extrait de Clara Jo, Nests of Basalt, Nests of Wood, Installation vidéo 4K, Son stéréo, 24’59”, 2023.

[2] Dans l’exposition, John Njenga Karugia souligne l’héritage colonial du terme “océan Indien” et encourage l’utilisation du terme “mer Afrasienne” qu’il justifie ainsi : « Chaque communauté avait un nom pour désigner cette masse d’eau océanique. […] L’utilisation du terme « océan Indien » comme perspective analytique brouille et bloque de nombreuses questions liées au cosmopolitisme de ces espaces océaniques. Elle impose également une identité ethnique et nationale « indienne » à des géographies qui ont leurs propres ethnies et nations. La perspective de l’océan Indien nous limite également au littoral, c’est-à-dire à la rencontre des eaux océaniques et de la Terre. En revanche, la perspective de la mer Afrasienne ouvre des possibilités de réflexion sur les nombreuses dynamiques qui relient l’Afrique et l’Asie sans se limiter au littoral. »

[3] Texte introductif de l’exposition.

[4] Au cours de l’épidémie de choléra dans les années 1850, celle de paludisme des années 1860 ou encore de peste bubonique au début des années 1900, Flat Island était une station de quarantaine majeure dans la région. Les malades, principalement des travailleur·euses ou ancien·nes travailleur·euses, passager·es libres et Mauricien·nes y étaient placé·es pour être séparé·es du reste de la population.

[5] E. Boehmer, A. Mondal, “Networks and Traces”, Wasafiri, n°27, 2012, p. 31.

Bibliothèques radicales – Archives et reading rooms à la 15e édition de la documenta, Kassel

Texte écrit par Lou Ferrand dans le cadre de la bourse

de voyage et de recherche Jeunes Commissaires 2022

 

«  Des bibliothèques qui sont plus que des livres, dans des bâtiments qui sont plus que de la pierre. » Rachel Dedman

En 2014, la maison d’édition américaine Semiotext(e) a été invitée à participer en tant qu’artiste à la Biennale du Whitney, proposant pour l’occasion une installation conçue par l’artiste Jason Yates, au sein de laquelle il était possible de consulter vingt-huit publications-pamphlets des auteur·ices de la maison ; comprenant par exemple Franco « Bifo » Berardi, Chris Kraus, Eileen Myles, Abdellah Taïa, ou encore Simone Weil et Jean Baudrillard. Inviter une maison d’édition – dont le paysage des publications s’étend pour Semiotext(e) de la littérature expérimentale féministe à la philosophie ou au récit de luttes –, au sein d’une biennale canoniquement réservée à des propositions d’artistes, n’était pas un geste anodin de la part du curateur Stuart Comer. La reading room proposée par Semiotext(e) conviait en effet le public à s’asseoir, toucher et interagir avec les livres, qui faisaient figure d’œuvres, là où ces gestes sont d’ordinaire proscrits au sein de l’espace muséal. Cette invitation soulevait la question esthétique de la rencontre physique avec l’immatérialité du texte, de sa médiatisation curatoriale, des liens entre littérature et plasticité. Mais aussi celle, peut-être plus politique, de comprendre comment la littérature peut devenir un bien commun et vivant, pouvant être arpenté à plusieurs, loin du silence et de l’individuation des bibliothèques institutionnelles, qui peuvent être des espaces panoptiques et disciplinaires.

Fig 1 : Vue d’installation, « Semiotext(e): New Series » (2014) par Semiotext(e),Whitney Biennial 2014, Whitney Museum of American Art, New York (collection de Semiotext(e), photo de Bill Orcutt)

Près d’une décennie plus tard, ruangrupa, collectif indonésien invité à curater la 15e édition de la documenta, poursuit cette volonté d’inclure la production éditoriale au sein des propositions artistiques, en conviant plusieurs collectifs dont les pratiques ont trait à l’archive et à la publication, et en concevant par exemple un « lumbung of publishers », réseau informel de partage de ressources. En effet, cette 15e édition n’a volontairement pas été conçue autour d’une inscription thématique, mais davantage comme une observation des méthodes actuelles de collaboration, d’auto-organisation, de processus, d’apprentissage critique, d’expérimentation et de partage, défendant notamment une lecture non-occidentale, anti-impéraliste et décoloniale du monde. Dans un enjeu de revisiter, de réinterpréter, de tordre ou de démanteler les récits dominants, il est intéressant d’observer particulièrement les propositions de cette documenta liées au médium du livre. Une manière de questionner comment combler certains vides, amplifier certaines voix, et proposer de nouvelles généalogies, qu’elles soient posées comme éminemment critiques ou dans un désir de réparation. Car si le geste de constituer une bibliothèque est l’un des plus anciens – dans une sorte de vain dessein de totaliser et classifier les savoirs du monde, ou tout du moins, d’un monde –, force est de constater que la bibliothèque peut se faire l’extension d’une historiographie officielle et dominante, ou au contraire, proposer un récit plus subversif et militant. Chaque bibliothèque est ainsi à lire dans ses pleins, ses vides et ses déliés, ses manques pouvant peut-être être aussi éloquents que les éléments la composant. Comme l’écrit Laura Larson, « comme toute structure hiérarchique, la bibliothèque est un site vulnérable, prête à être percée, démantelée, et reconstruite[1] ».

ruangrupa a notamment formulé une invitation au collectif Fehras Publishing Practices, qui travaille sur une nouvelle historiographie artistique générée par la production éditoriale en langue arabe, à travers plusieurs zones géographiques (entre la Méditerranée, l’Afrique du Nord et la diaspora arabe). Fondé en 2015 à Berlin, Fehras a travaillé à partir de différents médiums, tels que l’archive, le livre mais aussi la bibliothèque, abordant des questions d’identités, de genre, de migrations et de dominations. Leur projet Series of Disappearances s’intéresse par exemple aux bibliothèques personnelles de différent·es intellectuel·les, auteur·rices ou éditeur·ices, en observant comment celles-ci subissent des mécanismes de déplacement, de re-localisation, de contextualisation ou de disparition. Dans leur travail, le livre et la bibliothèque apparaissent comme potentiels vecteurs par lesquels prendre le pouls d’un monde en perpétuelle reconfiguration, comme perméables aux idéologies, aux conflits et aux hégémonies, autant que comme réseaux ou flux de collaboration, d’amour et de résistance. Pour la documenta, Fehras a investi avec Borrowed Faces la forme du roman-photo, genre typique de l’époque de la Guerre Froide, époque que le projet désire explorer en prenant l’angle des pratiques féministes qui s’exerçaient à l’époque dans le monde de l’édition. Déployé sur un ensemble de panneaux dans une scénographie qui devient presque labyrinthique, le roman-photo quitte l’espace du livre pour prendre tout l’espace ; non dénuée d’humour, la proposition interchange les rôles entre éditeurs et personnages, et fait recours à la fiction comme moyens de « queeriser » le récit et d’hybrider le genre.

Fig 2 : Vue d’installation, « Borrowed Faces » (2022) par Fehras Publishing Practices, 15e documenta, Kassel, 2022. Photo de Liza Maignan

Au Fridericianum, lieu principal et historique de la documenta, The Black Archives propose une déambulation à travers sa collection de livres, documents et artefacts liés « aux histoires Noires et non-occidentales, et à l’histoire des mouvements de solidarité transnationale liée aux oppressions, qui ne sont pas enseignées à l’école ou narrées au sein de l’histoire institutionnelle publique[2] ». Le collectif y reproduit une partie de sa bibliothèque, consultable au sein de l’exposition. Sans nomenclature rigide, cette dernière fonctionne par entrées problématisées, telles que « How to be a better Black feminist? », « Black trans & queer rights are human rights », « We did it for the children », présentant entre autres des ouvrages de Françoise Vergès, Maya Angelou, Toni Morrison ou Angela Davis. Chaque élément de la proposition pouvant être reproduit sur place par le public, il s’agit par là pour le collectif de proposer un socle pour  entretenir des conversations, partager des ressources, susciter des prises de conscience et reconstituer une mémoire commune. Dans la même salle, on trouve également les Archives des Luttes de Femmes en Algérie, fondées par un collectif d’anthropologues, chercheuses et photographes, ayant pour vocation de rendre visibles les protestations et actions féministes algériennes, depuis l’indépendance du pays en 1962 jusqu’à nos jours. Leur travail, qui lui aussi désire pallier aux adversités d’invisibilisation, de fragilité et d’oubli, propose un écho fécond aux propos de la documentariste Nedjma Bouakra : « En chacun·e de nous sommeille un·e archiviste dont nous pouvons prendre soin : se souvenir des évènements souhaités, non advenus, préserver des textes à l’ébauche, ses élans, assumer ses prises de parole inaudibles et sortant des cadres de références du moment (…). S’intéresser aux archives féministes et populaires demande de travailler à partir des branches mortes des récits, de nos intuitions et songes, d’éclairer les réitérations de l’oubli, l’ombre portée par nos ellipses[3]. »

Fig 3 : Vue d’installation, The Black Archives, 15e documenta, Kassel, 2022

 

Une autre proposition est celle de LE18, espace culturel multidisiciplinaire créé en 2013 et situé à Marrakech. Invité·es à intervenir à Kassel, les membres du collectif ont travaillé pendant plusieurs mois à l’élaboration d’une exposition, forme curatoriale qui semble alors la plus évidente et la plus instinctive, tel un automatisme. À quelques mois du vernissage, et après de très nombreux rendez-vous, les membres du collectif racontent avoir été frappé·es par une sorte de révélation ; celle que cette prédisposition naturelle à l’exposition était à déjouer, ne semblant plus être le modèle vers lequel se diriger. Dans un texte à l’entrée de l’espace qui accueille leur proposition à WH22, elles·ils écrivent : « Ce dont Kassel a besoin, c’est d’un refuge pour celles et ceux qui se sont perdu·es comme nous. Une porte vers le ciel, ouverte, pour accueillir notre épuisement et nos échecs, mais aussi ceux de la documenta – l’échec, comme le succès, est dialectique ». Ainsi, en lieu et place d’une exposition canonique, LE18 propose une « tiny library » et une « film library », un espace de consultation d’éditions et de films, doté de canapés, permettant une libre circulation, des modalités de lecture et une utilisation du temps émancipées de toute consigne autoritaire. Proposant une sélection de fanzines, éditions, livres d’artistes et DVDs provenant de la scène culturelle maghrébine, la règle du jeu est la suivante : « Prenez le temps de parcourir notre sélection. Feuilletez les pages, ressentez et sentez le goût du papier. Certaines ont-elles attiré votre attention ? Si oui, et si vous avez un peu de temps pour vous reposer, prenez un livre, asseyez-vous sur l’un des canapés ou des fauteuils de notre espace, et laissez-vous absorber par les histoires qu’il veut vous raconter. » Allant de romans d’Assia Djebar à la revue Narrative Machines de Ghita Skali en passant par les films de Farida Benlyazid, pionnière féministe du cinéma marocain, la proposition de LE18 est moins celle d’un refus ou d’une négation initiale que celle d’une volonté de transmission par la libre juxtaposition de ces ressources. Ce faisant, leur reading/watching room prend en compte les corps sans exercer sur eux d’emprise disciplinaire ou coercitive, créant de nouvelles généalogies et récits de la scène artistique marocaine et de ses expérimentations, à rebours de velléités d’uniformisation des formes culturelles.

Fig 4 : Vue d’installation, « Tiny Library », LE18, 15e documenta, Kassel, 2022

 

Dans un essai intitulé « Embracing Noise and Other Airborne Risks to the Reading Body », Elizabeth Haines interroge : « Recalibrer la relation entre la bibliothèque et les corps qui lisent demande plus que de réclamer davantage d’espace sur les étagères. Cela demande plus que de re-catégoriser les livres. Cela demande de repenser le paradigme architectural de la bibliothèque, de manière à faire de la place aux êtres corporels qui utilisent l’acte de lecture pour partager leur vulnérabilité, leurs espoirs, leurs germes, leurs fluides et les différents tons de leurs voix. (…) Pourrions-nous imaginer des paradigmes architecturaux pour la lecture, dans lesquels l’espace de la bibliothèque serait un forum pour une communauté vivante, qui prend soin des livres et lit ensemble[4] ? ».

C’est peut-être appliqué aux espaces d’art contemporain, qui bien qu’eux-mêmes codifiés peuvent ponctuellement déjouer les permissions et les interdictions appliqués dans d’autres espaces, que l’on peut trouver des interprétations radicales de ces « nouveaux paradigmes architecturaux ». Les enjeux curatoriaux appliqués aux dispositifs de lecture, comme dans les canapés de LE18, peuvent tendre à ces moments où les livres ne sont plus des sculptures mais les possibles réceptacles de nos affects, que l’on peut toucher, appréhender, arpenter, avec lesquels il est possible de faire corps, éventuellement abîmer, imbiber de nos propres fluides, marquer de notre passage. En accueillant au sein des expositions, et plus encore au sein des biennales – qui en sont une forme que certain·es dénoncent comme « monstrueuses » de par leur gigantisme –, ces propositions de reading rooms, les artistes, curateur·rices et éditeur·rices peuvent proposer des armes collectives de pensées. Une « littérature élargie » (expanded literature) qui fait du livre, de sa mise en relation avec d’autres livres et avec d’autres corps, une courroie de transmission à partir duquel il serait possible d’accéder à d’autres histoires, d’autres récits, et se mettre à penser ensemble.

Lou Ferrand

[1] Laura Larson, « Preface », in Heide Hinrichs, Jo-ey Tang, Elizabeth Haines (eds)., shelf documents, art library as practice, Antwerp & Berlin, b_books, 2020, p. 13.

[2] Carine Zaayman, Chiara De Cesari & Nuraini Juliastuti, notice dans le catalogue de la documenta.

[3] Nedjma Bouakra, « Archives », in Elsa Dorlin (dir.), Feu ! Abécédaire des féminismes présents, Montreuil, Éditions Libertalia, 2021, p. 48.

[4] Elizabeth Haines, « Embracing Noise and Other Airborne Risks to the Reading Body », op. cit., p. 81.

Les Vitrines

Vue de l’exposition de Hoda Tawakol, « Corps (in)visibles », janvier – avril 2021 © Photo Ivo Gretener. Commissaire: Liberty Adrien

Vue de l’exposition de Anne-Lise Coste, « Nous Danserons », avril – juillet 2021 © Photo Ivo Gretener. Commissaire: Liberty Adrien

Vue de l’exposition de Charlotte Dualé « Entre aide », juillet – octobre 2021 © Photo Ivo Gretener. Commissaire: Liberty Adrien

Vue de l’exposition de Marie-Claire Messouma Manlanbien « Ainsi dans le silence », octobre 2021 – janvier 2022 © Photo Ivo Gretener. Commissaire: Liberty Adrien

En 2021, le Bureau des arts plastiques de l’Institut français d’Allemagne et l’Institut français de Berlin initient « Les Vitrines », nouvel espace d’exposition consacré à la scène artistique française émergente. Situé au sein de la Maison de France et au cœur de l’une des avenues commerçantes berlinoises les plus fréquentées, cet espace vitré de 20 mètres de long accueillera quatre expositions par an dont la conception et l’organisation seront confiées à un-e jeune commissaire. Nées d’une volonté d’offrir un espace de création fort de sa grande visibilité à la jeune scène artistique française, « Les Vitrines » visent à devenir un passage incontournable dans le parcours « art contemporain » de Berlin-Charlottenburg.

Le projet « Les Vitrines » met un espace à disposition d’un-e jeune commissaire pour la conception et la mise en œuvre de quatre expositions d’art contemporain chaque année. Les expositions, chacune visibles sur une période de trois mois, rassembleront les œuvres d’artistes spécifiquement conçues ou adaptées pour ce lieu singulier. Chaque exposition sera accompagnée d’une publication imprimée (sous forme d’affiche, livret ou dépliant) dont la charte graphique sera confiée à un-e designer et développée en étroite collaboration avec le-la commissaire sur toute la durée du cycle d’exposition. Le potentiel considérable de ce projet réside dans le format expérimental de l’espace d’exposition. Sa structure architecturale, sa situation géographique et son accessibilité au grand public sont autant de caractéristiques singulières que commissaires et artistes prendront en considération pour des propositions originales.

Conçu comme un projet collaboratif entre différents corps de métier artistiques (commissaire, artistes, et designers graphique), le projet des « Vitrines » se veut un tremplin pour la jeune scène française à une échelle européenne.

Tous les ans en été, le BDAP publiera un appel à candidature dans le cadre de son programme JEUNES COMMISSAIRES pour sélectionner le-la commissaire responsable du cycle de l’année suivante. Le choix sera opéré par les équipes du BDAP et de l’Institut français de Berlin selon la pertinence des projets présentés dans le contexte donné.

 

Programme 2021

Commissariat de Liberty Adrien.
Graphisme de Sophie Douala.

Exposition de Hoda Tawakol « Corps (in)visibles », 23 janvier – 5 avril 2021.
Plus d’information ici

Exposition de Anne-Lise Coste « Nous danserons », 24 avril – 11 juillet 2021.
Plus d’information ici

Exposition de Charlotte Dualé « Entre Aide », 24 juillet – 10 octobre 2021.
Plus d’information ici

Exposition de Marie-Claire Messouma Manlanbien « Ainsi dans le silence », 29 octobre 2021 – 16 janvier 2022
Plus d’information ici

FOCUS IN BERLIN

En Septembre 2020, le Bureau des arts plastiques a initié Focus à Berlin, un programme consistant à réunir des professionnels du monde de l’art contemporain allemands et français sur deux journées autour de la scène artistique française basée à Berlin. Né d’une volonté de faire la lumière sur ces artistes qui ont quitté la France, temporairement ou pour du long terme, le programme était constitué de visites d’ateliers et d’expositions, de temps d’échange avec les artistes, et de moment conviviaux propices aux rencontres entre professionnels.

Rencontre entre artistes et professionnels à l’Institut français de Berlin

Cette année, les participants qui nous ont fait le plaisir de rejoindre le programme sont Tomke Braun (Kunstverein Göttingen), Marie Griffay (FRAC Champagne Ardenne), Lydia Korndörfer (Kunstverein Arnsberg), Benoit Lamy de la Chapelle (CAC Synagogue de Delme), Lucie Sotty (Galerie Sans titre (2016)), Thomas Thiel (Museum für Gegenwartskunst Siegen), ainsi que les artistes Saâdane Afif, Edouard Baribeaud, Charlotte Dualé, Cécile Dupaquier, Dominique Hurth, Matthieu Martin, Xavier Mazzarol, Adrien Missika, Pierre-Etienne Morelle, Aude Pariset, Jimmy Robert, Maya Schweizer, et Emilie Pitoiset dans le cadre de son exposition à Klemm’s. En savoir plus

POINT DE VUE

Le jeune commissaire Tristan Deschamps (*1992 à Beuvry) s’associe au Bureau des arts plastiques pour le développement d’une série de vidéos sur la scène artistique française à Berlin et partagera les aperçus de son travail avant le lancement officiel de la série cet automne.

24.08.2020 : Claude Eigan

© Tristan Deschamps

Lundi 24 août, aujourd’hui nous avons filmé notre dernière rencontre pour « Point de vue », dans un atelier qui m’est familier, celui de Claude Eigan. Situé non loin de celui de Daniela Macé-Rossiter, dans le quartier de Wedding, au bord de la Seestraße. Un beau moment de partage de projets à venir, deux expositions solo et une biennial à Athènes en 2021. Filmer de beaux échanges va nous manquer…! En savoir plus

Nadira Husain, Amina Ahmed et Varunika Saraf: Confluence Sangam संगम

Une exposition Heidelberger Kunstverein
Collaboration curatoriale de Alice Chardenet
20.06.2020 – 16.08.2020

Nadira Husain, Global Bastard Education, 2019, © Nadira Husain und PSM, Berlin

L’exposition ›Confluence Sangam संगम‹ au Heidelberger Kunstverein présente des œuvres de Nadira Husain (Berlin/Paris/Hyderabad), lauréate du prix WERK.STOFF pour la peinture .

Les mots Confluence, Sangam / संगम décrivent en français, anglais et hindi le moment où des courants émanants de directions différentes se rencontrent et créent un chemin commun. Nadira Husain est née de père indien et de mère française, elle a grandi à Paris et vit maintenant à Berlin. À son image, sa pratique artistique puise dans des motifs et modèles picturaux provenant de différentes aires culturelle, et les rassemble dans des peintures et créations textiles. En savoir plus

26 × Bauhaus

100 ans de Bauhaus: le Bauhaus dans le contexte français

(c) E + K

A l’occasion des 100 ans du Bauhaus en 2019 une exposition itinérante, réalisée à l’initiative du Bureau des arts plastiques de l’Institut français d’Allemagne, met en lumière l’héritage du Bauhaus, ses liens avec la France ainsi qu’avec la création contemporaine. Elle sera présentée dans différents Instituts français en Allemagne dans l’année 2019.

En savoir plus

PAVILLON FRANÇAIS NORDART: SOME OF US

 SOME OF US
Le pavillon français de l’exposition « NORDART »
sous le commissariat de Jérôme Cotinet-Alphaize en collaboration avec Marianne Derrien

Virginie Barré, Le rêve géométrique, 2017, film, couleur, sonore, Production : 36secondes/Patrice Goasduff, © Adagp, Paris, 2019

FOCUS : Laëtitia Badaut Haussmann, Julie Béna, Tiphaine Calmettes, Chloé Dugit-Gros, Elsa & Johanna, Sara Favriau, Florentine Ferruel, Aurélie & Guédon, Lola Gonzàlez, Katia Kaméli, Anne Le Trote, Camille Llobet, Marianne Mispelaëre, Eva Nielsen, Aurélie Pétrel, Emilie Pitoiset, Justine Pluvinage, Eva Taulois, Sarah Tritz, Marion Verboom, Léonie Young

Dans le cadre de l’exposition internationale NordArt, Jérôme Cotinet Alphaize, en tant que commissaire et Marianne Derrien, commissaire associée dans le cadre du programme JEUNES COMMISSAIRES, sont invités à investir le pavillon mettant la France, comme pays à l’honneur. « Some of Us » est conçue comme un « statement » soit une prise de position sur les artistes émergents dans ces vingt dernières années. En savoir plus

Marjolaine Lévy, en collaboration avec Thibaut de Ruyter, à la tête d’une exposition sur le Bauhaus

Marjolaine Lévy a été choisie comme jeune commissaire pour notre exposition  itinérante sur le Bauhaus, qui sera présentée dans plusieurs Institut français en Allemagne en 2019. A partir de septembre, elle travaille de concert avec Thibaut de Ruyter, commissaire et critique d’art, à la conception de l’exposition.

A l’occasion des 100 ans du Bauhaus en 2019, l’exposition itinérante évoquera son héritage, ses liens avec la France et avec la création contemporaine. Elle mettra également l’accent sur sa pédagogie, car le Bauhaus était, avant tout, une école. Et pour comprendre les objets, les architectures et l’esthétique de ce que l’on considère aujourd’hui comme un mouvement artistique, il faut d’abord comprendre son enseignement.

Fabienne Bideaud aux Kunstmuseen Krefeld

matali crasset, Permis de construire, 2000, Schaumstoff, Stoff Foto: Patrick Gries

matali crasset, Permis de construire, 2000, mousse, tissue, photo: Patrick Gries

Dans le cadre du Programme « Jeunes Commissaires », la commissaire d’exposition française Fabienne Bideaud est invitée aux Kunstmuseen de Krefeld pour participer à la conception du programme culturel d’une exposition en lien avec les fabricants et designers Domeau & Pérès et à la réalisation d’une publication.

L’exposition, „Von der Idee zur Form. Domeau & Pérès: Dialoge zwischen Design und Handwerk“ [De l’idée à la forme. Domeau & Pérès : Dialogue entre le design et l’artisanat] présente une importante et unique donation de meubles designs que les Kunstmuseum de Krefeld ont reçue des fabricants et designers français Domeau et Pérès. Philippe Pérès et Bruno Domeau ont dédié leur savoir faire et leur expertise au design contemporain et permettent aux designers de réaliser leurs rêves les plus fous. La donation de plus de 50 objets de grandes valeurs comme des prototypes ayant appartenu aux représentants les plus important du design contemporain dont Ronan & Erwan Bouroullec, Christophe Pillet, Matali Crasset, Martin Szekely, Eric Jourdan, Michael Young, Odile Decq et des meubles réalisés par Sophie Taeuber-Arp. Dans l’exposition, les objets seront placés dans le contexte de la collection et présentés avec des œuvres d’art contemporain et d’arts appliquées.

Les Kunstmuseen de Krefeld jouent, avec leur programme d’exposition, sur trois maisons et occupent, en raison de cette particularité architecturale, une place majeure dans la scène muséale allemande. Un objectif de la nouvelle orientation de la programmation de la maison dirigée par Katia Baudin est de mettre en avant l’existence des arts décoratifs aussi bien que l’intersection entre les arts décoratifs et les arts visuels dans le programme d’exposition à venir. Ainsi, les Kunstmuseen de Krefeld renouent avec l’histoire fondatrice du musée Kaiser Wilhelm dans une perspective contemporaine.

L’exposition a lieu du 14 mai au 14 octobre 2018 au musée Kaiser Wilhelm Museum aux Kunstmuseen Krefeld.

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Von der Idee zur Form. Domeau & Pérès: Dialoge zwischen Design und Handwerk, vues d'exposition, Kaiser Wilhelm Museum Krefeld, photos : Volker Döhne

Von der Idee zur Form. Domeau & Pérès: Dialoge zwischen Design und Handwerk, vues d’exposition, Kaiser Wilhelm Museum Krefeld, photos : Volker Döhne

Diane Turquety @Documenta 14

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Dans le cadre du programme Jeunes Commissaires, Diane Turquety était invitée à la documenta 14 dans le cadre de la mise en œuvre de marco 14 et CIAM4 / Naufrage avec spectateur, soit une double exposition et un séminaire / tournage reliant Athènes et Cassel. Inspiré du IVème Congrès International d’Architecture Moderne  (CIAM) de 1933, auquel a notamment pris part l’architecte Le Corbusier, cette proposition de l’artiste Rainer Oldendorf tend à soulever la notion d’enseignement comme pratique sculpturale, le film tourné à l’occasion – marco14 – en étant le catalyseur.

A Paris puis sur place à Athènes, Diane Turquety a été chargée de la mise en place et du suivi du projet pour sa présentation à la documenta 14 d’Athènes au Polytechnion. Elle a coordonné l’organisation d’une double exposition – l’une réunissant en une installation / exposition un ensemble d’éléments clés préparatoires au film marco14, l’autre regroupant les contributions des étudiants des écoles partenaires : l’École des Beaux Arts d’Athènes, l’Université polytechnique nationale d’Athènes, l’Université de Thessalie, programme postdoctoral INSTEAD (Grèce), l’Institut Supérieur des Beaux-Arts de Besançon Franche-Comté (France), et la Kunsthochschule Kassel (Allemagne).

Le second volet de la mission de Diane Turquety consistait en l’organisation de la semaine de séminaire et de tournage du film marco14 qui s’est déroulée mi-mai au cours d’un voyage entre Athènes, Besançon et Cassel. Ce séminaire a réuni une trentaine de participants grecs, allemands et français, à la fois acteurs, conférenciers ou étudiants. Ce séminaire a donné lieu au film marco14 qui est présenté à la documenta 14 de Cassel à la Kunsthochschule et au Hessisches Landesmuseum jusqu’au 17 septembre.

Interview avec la jeune commissaire

Kunstverein Hannover – Eleonore False « Open Room », om-thé-tue-eint-agit, du 4 au 18 septembre 2016

                                                                Éléonore False »Open Room, om-thé-tue-eint-agit«, 2016

Éléonore False »Open Room, om-thé-tue-eint-agit«, 2016

En 2016 la jeune commissaire Mathilde de Croix invite Eléonore False à investir deux espaces du Kunstverein Hannover (du 4 au 18 septembre).

« Dans un mouvement inverse aux accrochages d’Open Studio, l’exposition d’Éléonore False, intitulée « Open Room, om-thé-tue-eint-agit » prend place dans deux salles du Kunstverein Hannover. Jouant de l’ambiguïté des traductions du terme anglais « room », qui recouvrent plusieurs réalités distinctes que sont la pièce, la salle et la chambre, l’occupation par l’artiste de ces deux espaces prend pour point de départ ce glissement sémantique de l’intime à l’espace normé. om-thé-tue-eint-agit, formes graphiques et babillages, en souligne le caractère expérimental. La coïncidence géographique avec la construction du Merzbau de Schwitters, un artiste pour les artistes et, en l’occurrence, un artiste essentiel pour elle, a été un autre élément marquant dans le préambule de cette exposition. »

 

Museum Folkwang Essen – « Dancing with Myself. Self-portrait and self-invention : Works from the Pinault Collection. » 07.10.2016 – 15.01.2017. Commissaire d’exposition invitée : Stefanie Unternährer

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La jeune commissaire d’exposition invitée, Stefanie Unternährer, a travaillé aux côtés de Florian Ebner, Directeur de la collection photographique du Musée Folkwang, à la réalisation de cette exposition collective à partir de peintures, photographies et films provenant de la collection François Pinault, Paris.

9. Berlin Biennale -« Young Curators Workshop » (YCW) du 8 au 17 septembre 2016 : Sophie Lapalu, commissaire d’exposition lauréate :

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Participation de la jeune commissaire au « Young Curators Workshop » de la 9ème Berlin Biennale avec 12 autres commissaires internationaux.

Le Young Curators Workshop se déroule pour sa 6ème édition du 8 au 17 septembre 2016, dans le cadre de la Berlin Biennale. A travers des séminaires ainsi que des visites d’expositions et d’ateliers, le workshop donne la possibilité à de jeunes commissaires d’exposition d’échanger des idées et de discuter, entre eux et/ou avec des experts, des contenus et des pratiques curatoriales. La participation de la jeune commissaire d’exposition Sophie Lapalu à ce workshop est rendue possible grâce à l’appui du programme Jeunes Commissaires.

Le philosophe Armen Avanessian a conçu le programme de cette édition du workshop, ainsi que de ses manifestations publiques, sous le titre « Post-Contemporary Art ». Compte tenu d’un marché du travail de plus en plus incertain et d’une compensation financière insuffisante, auxquels les commissaires d’exposition émergents se voient confronter, les 10 jours de workshop, avec ses activités variées (séminaires, visites d’ateliers et d’expositions, rencontre avec des artistes et des commissaires établis), ne sont pas uniquement destinés à renforcer le réseau professionnel de ses participants. Il s’agit également d’établir une éthique curatoriale et des projets concrets ainsi que de proposer des alternatives aux formats classiques d’expositions.

Kunstverein Hannover – « Open Studio », 17 et 18 octobre 2015. Commissaire d’exposition invitée : Mathilde de Croix

Kunstverein Hannover

La jeune commissaire réalise au Kunstverein d’Hanovre un programme de visites d’ateliers.

Grâce au programme Jeunes commissaires le Kunstverein d’Hanovre a pu inviter la commissaire Mathilde de Croix. Parmi les participants de la 87ème Herbstausstellung, elle a choisi de rendre visible l’atelier de six artistes à Hanovre lors du projet « Open Studio ».  Les ateliers sont devenus des espaces de pensée et des lieux d’exposition, conçus par une commissaire.

Dates :

17.10.2015, 15h-18h

Dirk Dietrich Hennig

Thomas Ganzenmüller

Petra Kaltenmorgen

18.10.2015, 15h-18h

Samuel Henne

Dgenhard Andrulat

Joanna Schulte

En 2016 la jeune commissaire envisage d’investir deux espaces du Kunstverein d’Hanovre (du 3 au 16 septembre). A cette occasion, un à deux artistes seront invités à réfléchir à la notion d’ « Open Room ». Jourant de l’ambiguïtée liée au terme « room » qui qualifie autant la salle, la chambre que la pièce, l’idée est de demander à des artistes de réfléchir au rapport personnel et impersonnel que l’on peut entretenir avec un lieu d’exposition. Le point de départ de cet accrochage trouve son inspiration dans le « Merzbau » de Kurt Schwitters réalisé à Hanovre.

« Cela a été une très belle expérience où j’ai pu découvrir les artistes de la ville dans un dialogue approfondi, et par là, mieux appréhender certaines facettes de la scène artistique de cette région. Je vous remercie encore du soutien précieux du programme « Jeunes commissaires »

Mathilde de Croix

A SPACE IS A SPACE IS A SPACE

In Extenso-Erweitert
A SPACE IS A SPACE IS A SPACE

Un projet du Bureau des arts plastiques et de l’architecture de l’Institut français et du Deutsches Architektur Zentrum DAZ

Kader ATTIA, Rosa BARBA, Nina BEIER & Marie LUND, Laetitia BÉNAT, Peggy BUTH, Natalie CZECH, Jason DODGE, Jimmie DURHAM, Jean-Pascal FLAVIEN, Alicia FRANKOVICH, Rainer GANAHL, Christian JANKOWSKI, Thomas LOCHER, Markus MIESSEN, Joanne POUZENC, Michael RIEDEL, Lyllie ROUVIÈRE, Dennis RUDOLPH, Vanessa SAFAVI, Eric STEPHANY, Rosemarie TROCKEL, Clémence de la TOUR DU PIN, Tris VONNA-MICHELL

Rosemarie-Trockel_German-Issue_2014_©-Rosemarie-Trockel_VG-Bild-Kunst_Bonn-2015-Courtesy-Sprüth-Magers

Rosemarie Trockel German Issue 2014 © Rosemarie Trockel, VG Bild-Kunst, Sprüth Magers

Commissaires : Karima Boudou, Céline Poulin et Agnès Violeau
Dispositif spatial : Jean-Pascal Flavien

Vernissage : Jeudi 10 septembre 2015 à 19h

Présentation de la revue d’art et littérature – Hors-série spécial Performance / Espace public JBCQVF et performance de Lyllie Rouvière avec Hanna Kritten Tangsoo

Exposition: 11 septembre – 8 novembre 2015

Au Deutsches Architektur Zentrum DAZ, Berlin

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Marc Bembekoff : entretien avec Renaud Auguste-Dormeuil

Collage: Renaud Auguste-Dormeuil, Sans Titre

Collage: Renaud Auguste-Dormeuil, Sans Titre

Dans son travail artistique post-conceptuel, Renaud Auguste-Dormeuil sonde les paradoxes des images et déconstruit les stéréotypes véhiculés par les médias. Il remet sans cesse en question la production de l’image médiatique ainsi que son contenu politique subliminal. Depuis le milieu des années 1990, il révèle les structures invisibles qui façonnent notre relation avec la réalité médiatique : visibilité – invisibilité ; clarté – opacité ; mémoire – amnésie. Dans une discussion avec Marc Bembekoff, il présentera son travail et ses futurs projets à la lumière des évolutions sociales.

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Exposition

A SPACE IS A SPACE IS A SPACE

Un projet du Bureau des arts plastiques et de l’architecture et du Deutsches Architektur Zentrum DAZ

Kader Attia, Rosa Barba, Nina Beier & Marie Lund, Laetitia Bénat, Peggy Buth, Nathalie Czech, Jason Dodge, Jimmie Durham, Jean-Pascal Flavien, Alicia Frankovich, Rainer Ganahl, Christian Jankowski, Hanna Kritten Tangsoo, Thomas Locher, Markus Miessen, Joanne Pouzenc, Michael Riedel, Lyllie Rouvière, Dennis Rudolph, Vanessa Safavi, Eric Stephany, Rosemarie Trockel, Clémence De La Tour Du Pin, Tris Vonna-Michell

Commissaires : Karima Boudou, Céline Poulin et Agnès Violeau
Dispositif spatial : Jean-Pascal Flavien

11.9.2015–8.11.2015
Jeudi 10 septembre 2015 à 19h : Vernissage
Heiner Farwick, président du BDA, Cathy Larqué, Institut français et les commissaires de l’exposition feront un discours d’ouverture suivi par le lancement de la revue d’art et de littérature JBCQVF et une performance de Lyllie Rouvière avec Hanna Kritten Tangsoo

Au Deutsches Architektur Zentrum DAZ, Berlin

Rosemarie-Trockel_German-Issue_2014_©-Rosemarie-Trockel_VG-Bild-Kunst_Bonn-2015-Courtesy-Sprüth-Magers

Rosemarie Trockel, German Issue, 2014, © Rosemarie Trockel, VG Bild Kunst Bonn 2015, Courtesy Sprüth Magers

Le projet In Extenso-Erweitert, placé sous la coopération du Bureau des arts plastiques et de l’architecture et du Deutsches Architektur Zentrum (DAZ), invite les curatrices Karima, Boudou, Céline Poulin et Agnès Violeau à envisager les enjeux de l’espace et de l’architecture par le prisme des arts visuels, en sondant respectivement le contexte social, l’espace public et la performance comme autant de possibles plateformes discursives.

Dernière phase du programme filant lancé en 2014, l’exposition performative et narrative se construit sur la proposition commune des trois curatrices.

Sous le titre se référant à la poésie de Stein, A SPACE IS A SPACE IS A SPACE orchestre une polyphonie de points de vue autour de plusieurs réalités interdépendantes : l’espace physique du DAZ, son environnement urbain sur les rives de la Spree, Internet, et la pratique éditoriale comme autant de lieux de la parole publique. L’exposition offrira au visiteur d’écrire ou déconstruire sa propre phrase au sein de ces espaces, par des documents et para-objets à activer dans ou hors du lieu.

Mind The Gap
commissariat Céline Poulin

Peggy Buth / Natalie Czech / Alicia Frankovich / Jean-Pascal Flavien / Markus Miessen / Joanne Pouzenc / Clémence de la Tour du Pin / Vanessa Safavi

Le dispositif spatial conçu par Jean-Pascal Flavien, composé d’un plan d’exposition et d’une projection, relie l’espace de monstration et l’espace numérique Mind the gap. Comme l’écrit l’artiste, «l’exposition est expérimentée physiquement est projetée est sur le web / le saut (jump) est le passage d’un plan à l’autre ». Evolutif & participatif, l’espace numérique présentera des propositions artistiques, critiques, graphiques et architecturales, et leur équivalent physique dans l’exposition, pour une conception antagoniste de l’espace dépassant les clivages public/privé, réel/virtuel, intérieur/extérieur. Suivant la logique de Scott McCloud, théoricien de la bande dessinée, c’est dans le vide ou « gap » entre deux images, dans l’intervalle éminemment spatial donc, que réside le sens.

J’aime beaucoup ce que vous faites
commissariat Agnès Violeau

Revue d’art & littérature – Hors-série spécial Performance / Espace public

Hannah Arendt / Kader Attia / Rosa Barba / Nina Beier & Marie Lund / Laetitia Bénat / Natalie Czech / Jason Dodge / Alicia Frankovich / Jean-Pascal Flavien / Rainer Ganahl / Christian Jankowski / Thomas Locher / Joanne Pouzenc / Michael Riedel / Dennis Rudolph / Éric Stephany / Rosemarie Trockel / Tris Vonna-Michell

Espace dans l’espace, ce hors-série de la revue JBCQVF fonctionne comme un îlot de résistance. Construit d’un corpus de données fonctionnant tant de manières autonomes qu’en un tout, la revue expose le processus de création, l’archéologie de l’œuvre, et la plasticité du langage. Les artistes, architectes, écrivains et performers invités conçoivent un projet spécifique ou proposent une œuvre « en chantier » autour de la parole publique et de la performance. Ce numéro aborde en filigrane les notions de démocratie participative, de fabrique fantôme, et du « désœuvrement » décrit par Giorgio Agamben. Certaines propositions seront activées par leurs auteurs ou par le public de manière amateure, ouvrant ainsi l’édition à une appropriation spatiale et collective.

 The Broken Sentence
commissariat Karima Boudou

Jimmie Durham / Joanne Pouzenc

En dialogue avec le dispositif spatial, l’artiste, poète et activiste Jimmie Durham propose de déployer une narration prenant sa source sur les rives de la Spree près du DAZ. Si Rosa Luxembourg affirmait à ses opposants au début du 20ème siècle « Your ‘order’ is built on sand », quelle est la portée de cette affirmation aujourd’hui au-delà de la relation tragique qui lie la militante socialiste et théoricienne marxiste à la Spree ? La pierre, symboliquement empruntée au vocabulaire architectural, sera envisagée par son autonomie et l’énergie qu’elle permet de véhiculer. L’architecte Joanne Pouzenc proposera une intervention au DAZ, créant une filiation architecturale et spatiale entre la Spree et l’espace du projet. Quelle poésie, animisme et effondrement de la rationalité peuvent en émerger ?

Évènements affilés

Jeudi 24 septembre 2015
19h – Performance de Dennis Rudolph
L’artiste invite le public à partager l’expérience d’une confession

Lundi 19 octobre 2015
18h – Reading group avec Joanne Pouzenc
En dialogue avec le projet The Broken Sentence, le reading group se penchera sur les mouvements révolutionnaires oubliés en comparaison avec les nouvelles communautés alternatives de la Spree

20h – Projection et présentation avec Ali Cherri
Ali Cherri présentera et discutera de son projet de film « The Diggers » dans le contexte de sa recherche sur le rôle de l’objet archéologique dans la construction des récits historiques nationaux dans le monde arabe

Dimanche 8 novembre 2015 (Finissage)
19h – Conférence de Jason Dodge
Jason Dodge propose une conférence performée abordant la notion d’espace public, avec pour point de départ son projet conçu pour la Revue JBCQVF.

Direction artistique : Marc Bembekoff (commissaire), Matthias Böttger (DAZ) et Cathy Larqué

Deutsches Architekturzentrum DAZ
Köpenicker Straße 48/49
10179 Berlin
lun – dim 14h – 19h

www.daz.de

Les images à l’usage de la presse sont à disposition sous ce lien.

Contact presse
Bureau N, Silke Neumann
Tel.: +49 30 62 73 61 02
silke.neumann@bureau-n.de

Deutsches Architektur Zentrum DAZ
Benedikt Hotze
Tel.: +49 30 27 87 99 13
hotze@bda-bund.de

Espace Public

Les projets publics doivent appréhender leur environnement de manière discursive : comment l’œuvre d’art s’accommode-t-elle de la pluralité de voix et d’influences qui compose l’espace public ? Dans quelle mesure l’artiste et le spectateur sont-ils affectés par la complexification de leur relation résultant de ce nouveau contexte ?

CelinePoulin_1_CreditMarlenMueller

Photographie : Marlen Müller

Discussion In Extenso – Erweitert : Espace Public

TRAILER IN EXTENSO – ERWEITERT : ESPACE PUBLIC

Exberliner – Entretien avec Céline Poulin

“Three questions for… Céline Poulin”

Arte Creative – Entretien avec Céline Poulin

« Je m’intéresse à l’art, celui qui perturbe »

Dans un interview avec Arte Creative, Céline Poulin parle de son travail de commissaire et du projet In Extenso – Erweitert.

Quatre questions à Céline Poulin

Comment définirais-tu la notion de « d’espace public » ? J’oriente l’analyse de la notion d’espace public dans trois directions : le « care », le langage et la fiction qui construisent l’espace public. Dans leur ouvrage Actors, Agents and Attendants, Caring Culture : Art, Architecture and the Politics of Health, les éditeurs Andrea Phillips et Markus Miessen s’interrogent sur le lien entre l’art et la culture et les politiques du « care », terme polysémique mettant en parallèle les institutions et agents du soin (hôpitaux, éducateurs, travailleurs sociaux, etc.), le terme « curator » qui découle de la même racine et signifie aussi « prendre soin », ici du public, et enfin les politiques publiques du « welfare state » dans les régimes démocratiques, impliquant la sécurité sociale et toutes sortes d’aides. Leur ouvrage critique le paradigme du « care » comme « idéologique, paternaliste, répressif de l’individu, des singularités et de la croissance (capitaliste) » malgré ses avantages évidents, à savoir « la gratuité de l’école, l’aide au développement artistique, l’égalité d’accès à la culture, à l’éducation et aux soins ».

La notion de « care » est importante car elle pose la question des rôles dans l’espace public. En effet, elle oppose ceux dont on prend soin et ceux qui déterminent ces soins et à qui ils doivent s’adresser. Malgré une intention a priori louable, cela dessine des rapports de pouvoir : qui prescrit les règles ? Qui les suit ? Si quelqu’un ne souhaite pas suivre les prescriptions, que se passe-t-il ? J’utilise le terme « prescrire » car ce pouvoir dans l’espace public est très souvent une question de langage : qui parle ? Qui est autorisé à parler ? Quel est le langage officiel ? S’exprimer (à l’oral ou à l’écrit) a un impact fort sur l’espace public et organise la place de chacun et pour chacun.

Markus Miessen, également architecte, donne avec Magnus Nilsson de nOffice une analyse du design des espaces de prise de parole. Ils mettent en avant le pouvoir régulateur des structures mobilières ou architecturales dans l’espace public, comme les amphithéâtres : la disposition des éléments définit la place des émetteurs et des récepteurs. Le langage oral et scriptural découpe ainsi l’espace public. Les mots sont écrits sur les murs, légalement avec la publicité, illégalement avec les graffiti par exemple.

Il est essentiel d’appréhender l’espace public comme espace discursif. Le travail de Jean-Pascal Flavien permet de saisir cette dimension. Comme l’analyse Vanessa Desclaux dans le livre « A sequence or phrase », la grammaire est un ensemble de règles, de conventions de normes qui régulent le langage, dans le cadre de la communication, mais aussi bien l’architecture dans le cadre de l’habitation. C’est en mettant à disposition des occupants de ses maisons des outils grammaticaux (murs et mobiliers mobiles et amovibles par exemple) que Jean-Pascal Flavien leur permet de créer un espace s’adaptant à leurs projections, incarnant leurs propres fictions.

Si nous avons besoin aujourd’hui de penser la dimension discursive de l’espace public, c’est ainsi avant tout pour en saisir sa dimension fictionnelle. Evidemment, la fiction est l’une des composantes du langage. Mais surtout, la fiction est partie prenante du processus de construction de l’espace public.

D’un côté les architectes, les urbanistes projettent leurs fantasmes quant à l’utilisation de l’espace public lorsqu’ils construisent un bâtiment, organisent un espace. De l’autre, ils sont influencés par leurs lectures, les cinémas, la bande-dessinée…Les usagers projettent quant à eux leur propre grille sur l’espace public dans lequel ils vivent. Une grille mêlant perception et construction culturelle. Les fictions personnelles et collectives, directement issues des productions culturelles influencent directement la matérialité de l’espace public tant les architectes, artistes, urbanistes créent des formes incarnant ces fictions.

On pourrait ajouter que la fiction inclue l’utopie. Mais comme le souligne Jacques Rancière dans une interview : « Le mot d’utopie est porteur de deux significations contradictoires: le non-lieu et le bon lieu. » Un endroit sans lieu, non situé, d’un côté et un endroit où il faut être de l’autre. La première acception du terme est liée au rêve, la seconde à la voie qu’il faut suivre pour être bien, à une forme de prescription. Et donc nous revenons à l’idée de « care » et à son ambiguïté démocratique.

Une incroyable action de l’artiste conceptuel Raivo Puusemp, la dissolution de Rosendale, est une incarnation très intéressante du lien entre « care », langage et fiction dans la constitution de l’espace public.

Raivo Puusemp a occupé durant deux ans la fonction de maire de la commune de Rosendale (un petit village dans l’État de New York, criblé de dettes et, comme tant d’autres villes américaines à l’époque, en proie à des querelles politiques et générationnelles intestines), allant de sa campagne électorale jusqu’au moment où il démissionne après avoir réussi à redessiner les limites du village, le dissolvant juridiquement et l’incorporant dans la ville voisine du même nom.

Ce qui est intéressant pour nous avec cette intervention de Puusemp, c’est la possibilité d’effacer administrativement un espace public, donc de l’effacer à la fois concrètement et immatériellement, et d’une manière bien sûr discursive. L’espace public de Rosendale devient réellement un non- lieu et l’action de Puusemp interroge dans le même temps l’autorité du maire et l’impact du langage dans la construction de l’espace public.

Qu’est-ce que le programme Jeunes Commissaires peut apporter à ton travail, à travers un projet tel qu’In Extenso ?
Commissaire depuis 10 ans, je suis spécialisée dans la construction d’exposition et de projets contextuels et collaboratifs. Une exposition est pour moi une interface avec un contexte qui produit pour chaque projet une histoire, une image globale, une connexion avec le public. Le contexte social, économique, architectural, le public concerné et tous les paramètres inhérents à chaque exposition sont posés de manière paroxystique dans chacun de mes projets, pour le Parc Saint Léger ou en freelance avec ou sans le collectif Le Bureau/.

Le Bureau/ est un collectif de commissaires basé à Paris que j’ai cofondé en 2004. Notre objectif est de questionner et d’expérimenter l’exposition comme espace dynamique de transmission. Le commissariat collectif est un principe fondateur du groupe, la rencontre des compétences et des sensibilités permettant la production de protocoles fondés sur des lectures multiples et relatives de l’œuvre.

Je suis également chargée depuis 2010 de la programmation Hors-les- murs du Parc Saint Léger, centre d’art contemporain. J’y ai développé des projets avec différents partenaires à l’échelle d’un territoire. Les projets sont destinés à des espaces catalyseurs de liens sociaux : musées, hôpitaux, écoles, les vitrines d’une ville, un centre commercial etc. Les expositions et événements que j’organise sont toujours pensés à partir des lieux qui les reçoivent, avec les personnes qui les animent et un ou plusieurs artistes pour lesquels le contexte fait écho aux problématiques de travail. Des expositions collectives permettent aussi de poser des enjeux artistiques réagissant aux lieux dans lesquelles elles s’inscrivent et ainsi les problématisent.

C’est pour mettre en perspective cette pratique que j’ai produit « Micro- séminaire », un livre traitant des pratiques curatoriales et artistiques. La France est un peu en retard sur ces réflexions et de plus nous avons cette exception culturelle française, cette spécificité liée à notre système de financement public. « Micro-séminaire » réunit un ensemble d’échanges entre plusieurs acteurs français importants pour les pratiques collaboratives et contextuelles, ainsi que la traduction de textes essentiels sur le sujet (Raqs Media Collective, Hassan Khan, Claire Bishop, Maria Lind). Micro-séminaire.

Le projet In Extenso me permet d’aller plus loin dans cette recherche sur l’interaction entre art et espace public, au sens large.

Que signifie le métier de commissaire d’exposition de nos jours ? Comment décrirais-tu son rôle dans la société?
Pour moi, être commissaire c’est participer à la construction d’une connaissance alternative du monde, en collaboration avec d’autres, principalement les artistes, mais pas seulement. Il faut dépasser les catégories universitaires pour mélanger les disciplines dans une optique collaborative.

Je viens de la bande-dessinée et de la philosophie, et je cite souvent Scott Mc Loud, théoricien de la bande-dessinée pour présenter ma pratique. En effet, le display mis en place par un commissaire peut être comparé au montage des images d’une BD :

comic

Une exposition est un montage et une forme de connaissance car elle crée du sens en assemblant différents éléments. Evidemment ce sens est construit avec les artistes, les chercheurs ou tout autre participant. Créer une exposition est une pratique collective.

Mais l’exposition n’est pas le seul médium du curator : textes, workshops, lectures, conférences sont aussi des médias appropriés.

Qu’est-ce que le programme Jeunes Commissaires peut apporter à ton travail, à travers un projet tel qu’In Extenso ?
Le processus du projet In Extenso fait complètement écho à ma propre méthode de travail : collaboration, transdisciplinarité, recherche etc. Le projet commence par une table-ronde avec Markus Miessen et Jean-Pascal Flavien, ainsi qu’un workshop permettant les échanges avec la scène berlinoise pour développer l’exposition qui aura lieu en 2015 de manière collaborative. Je suis donc très heureuse que Cathy Larqué, Matthias Bottger et Marc Bembekoff m’aient invitée pour ce projet passionnant autour de la notion d’espace public.

Workshop : Espace Public

Workshop In Extenso – Erweitert : Espace Public, le 27 novembre 2014 au Deutsches Architektur Zentrum avec :

– Yildiz Aslandogan, architecte
– Fabien Bidaut, architecte
– Alicia Frankovich, artiste
– Judith Lavagna, commissaire d’exposition indépendante
– Aude Pariset, artiste
– Joanne Pouzenc, architecte
– Cailen Pybus, architecte
– Tanya Ostojic, artiste
– Vanessa Safavi, artiste
– Cathy Larqué, responsable du Bureau des arts plastiques
– Matthias Böttger, commissaire d’exposition du Deutsches Architektur Zentrum

Composé de fonctionnalisme architectural, de planifications urbaines, de discours officiels et de prises de parole/actions spontanées, intégrant aujourd’hui une importante dimension virtuelle, “l’espace public” est plus que jamais un lieu fragmentaire où s’élabore de nouvelles cultures et “sous-cultures” globalisées. Dans ce contexte se produisent des évolutions de pensée divisées et contradictoires, selon des processus de valorisation ou de dé-valorisation connexes, que Céline Poulin a examinés autour d’une série de mots-clefs, en discussion avec les artistes, curators, activistes ou architectes, Yildiz Aslandogan, Fabien Bidaut, Alicia Frankovich, Judith Lavagna, Aude Pariset, Joanne Pouzenc, Cailen Pybus, Tanya Ostojic et Vanessa Safavi. Chacun des invités participant au workshop avait amené avec lui des objets, images, textes, anecdotes, visant à produire ensemble une constellation de notions formant un visage discursif, une image langagière de l’espace public.

La conversation s’organise autour des notions d’art, d’espace urbain, d’intimité, de communication, d’éthique, de positionnement… Elle s’établit sur le décalage existant chez chacun entre différentes conceptions de l’espace public, comme espace partagé, pratiqué, traversé, occupé, espace utopique, alternatif mais aussi espace accidenté, régenté, altéré, espace réel ou fictionnel, virtuel ou non…et dans tous les cas espace de projection personnel et collectif. Extraits des réflexions et échanges autour de quelques-unes des notions abordées.

ANONYMAT.
L’espace public peut-il permettre un effacement de l’identité de la personne qui s’expose elle-même ou par l’intermédiaire d’une œuvre ? Ici l’effacement est perçu comme positif (l’artiste est passeur/média d’un message qui le dépasse) là comme négatif (disparition de la singularité). L’hyper-exposition, liée aux nouveaux modes de sociabilité, permet-elle de pousser les limites du sujet individuel et d’amplifier son discours? Ou au contraire le noie-t-il dans la masse ? L’utilisation d’un lieu dit impersonnel – tel qu’une place publique, un mur, un espace d’expression numérique – peut mettre en valeur l’aspect particulièrement personnel d’un discours, et vice versa. On parle par exemple de “prendre la parole par le masque”, soit d’utiliser les tensions possibles entre intime et public, pour retourner les évidences, les tabous et les interdits contre eux-mêmes et ainsi produire de nouvelles hypothèses. On évoque Suzanne Lacy et le cheminement de la pensée de l’artiste pour In Mourning and In Rage, de la conception d’une expression dans l’espace de la galerie, au message du panneau publicitaire, jusqu’à la prise de parole dans la rue de femmes participantes et co-créatrices du projet (https://www.youtube.com/watch?v=idK02tPdYV0).

TRANSPARENCE.
Comment les vastes espaces digitaux d’aujourd’hui sont-ils définis ? Fondent-ils une nouvelle “échelle humaine” au sens de l’intime, du mesurable, de l’empirique ? Les artistes s’emparent de cette question, mettant en jeu de nouvelles fusions possibles entre le privé, le confiné et l’ouvert, le public. La discussion s’enflamme à l’évocation du projet berlinois de Dries Verhoeven Wanna Play? Love in Times of Grindr, mettant en exergue l’ambiguïté de notre conception de l’espace virtuel comme espace public et les positionnements idéologiques qui sous-tendent les différentes conceptions. Nos nombreux écrans, avec les applications et systèmes qui les gèrent, créent des liens puissants entre de multiples domaines, semblant parfois étrangers les uns aux autres et dont la rencontre provoque des effets problématiques et fascinants.

PROPRIÉTÉ.
Cette question épineuse de la propriété est fondamentale dans la définition de l’espace public tant elle influe sur notre perception d’un lieu : à qui appartient-il ? Qui en est responsable ? Un espace public est-il un espace appartenant au pouvoir public, ou au contraire à personne donc à tous ? Certains espaces sont privatisés au sein de l’espace public, comme les espaces publicitaires (http://www.referenceforbusiness.com/history2/59/JCDecaux-S-A.html). La propriété rejoint la question légale de la circulation des biens, des personnes et des contenus. Internet, cet espace libre “par excellence” permet des usages révolutionnant le quotidien mais aussi des dérives que les structures légales ne parviennent que mal à contenir. Quels enseignements retirer des approches pluridisciplinaires concernant les limites de nos possessions  ? Comment définir les limites de ce qu’une œuvre englobe en tant que phénomène ?

IMPACT.
Si l’on pense notamment aux donnes du capitalisme actuel, on ne peut ignorer les exigences nouvelles en matière de partage de l’espace public. Chaque intervention, ponctuelle ou permanente, laissera une trace. Comment intégrer l’impact des problématiques socio-artistiques sur l’espace, qui n’est pratiquement jamais totalement libre, totalement gratuit, totalement disponible? L’installation d’Aude Pariset 3 days after ; Adeus, Ćao construite dans un centre commercial à moitié désaffecté à Nevers soulève de multiples interrogations sur la nature de ces espaces qui tout en appartenant à des sociétés privées répondent à certaines définition de l’espace public (comme espace de représentation et de rencontre notamment). Supposant que tout art a pour ambition d’avoir un impact, il devient intéressant d’observer des pratiques qui se fondent dans le contexte culturel et deviennent discrètes, voire imperceptibles ou invisibles, prêtant les “utilisateurs” (passants, spectateurs, ou autres) à confusion, en s’accommodant de positions semblables à celles de la publicité ou de l’architecture fonctionnelle pour en souligner l’ambiguïté.

LIBERTÉ.
La dimension événementielle de l’art dans l’espace public est de plus en plus importante et les démarches opérationnelles des œuvres s’accompagnent souvent, dans ce cadre, d’une planification d’impact. Ce plan peut agir en faveur d’une conquête ou reconquête d’un lieu ou d’un public, par exemple. Cet aspect déçoit une conception romantique de l’espace public comme lieu où la liberté d’opinion et d’expression peut – ou doit – s’exprimer, conception renvoyant non à l’expression d’un groupe de pouvoir institué mais aux expressions individuelles ou spontanées. La définition des modalités de production des œuvres par les institutions qui les rendent possibles est une variable indispensable dans la prise en compte de l’évolution de cette idée d’espace public comme espace de liberté. Si une intervention est clairement annoncée comme œuvre artistique, inclue dans un programme, son impact peut-il finalement être compromis ? L’intervention va, c’est certain, “faire sens” différemment si elle fait partie d’un programme institutionnel ou si elle apparait soudain dans le quotidien.

Certaines pratiques peuvent ainsi choisir de quitter une identification comme appartenant au champ artistique pour le champ de l’activisme par exemple. La question qui se pose va être alors la valorisation du projet s’il y a restitution du projet dans le domaine de l’art. Le projet de Raivo Puusemp, Beyond Art, Dissolution of Rosendale est intéressant à plus d’un titre concernant le choix d’un artiste d’intervenir dans la sphère politique en tant que citoyen, tout en considérant son action en filiation avec sa pratique conceptuelle. La difficile catégorisation de l’intervention dans un champ ou dans un autre, dans un espace ou dans un autre (l’intervention se situe principalement dans l’espace discursif mais pas uniquement) est une condition nécessaire d’existence du projet. On souligne cette nécessité à ne pas catégoriser, à éviter de tracer des frontières précises entre les concepts, les espaces, car plus on s’intéresse à un objet, plus il devient difficile d’en cerner les contours, comme l’écrit Ariella Azoulay dans ses recherches sur la notion de révolution (http://www.politicalconcepts.org/revolution-ariella-azoulay/), cette difficulté étant l’expression de la complexité de l’objet lui-même.

TRANSIT.
Si l’occupation des espaces publics suit une règle du jeu très établie, une opportunité marquante dans la construction sociale d’une œuvre pourrait être celle d’une situation de transit, d’un “entre-deux”, d’un lieu de passage. Une forme difficile à saisir et limiter, rendant son appropriation compliquée à fixer, sa propriété impossible à attribuer. Qui parviendra à coloniser un espace entre-deux, un espace en mouvement? Il est certain qu’une zone de passage reste un espace de questionnement du sentiment d’appartenance et de propriété, tant d’un point de vue pragmatique que symbolique. Certains exemples politiques démontrent que les zones de “passages” sont souvent des zones de conflit. Le conflit est un mode de rencontre artistique fertile, comme le dit Chantal Mouffe dans un entretien avec Markus Miessen «It is necessary to subvert the consensus that exists in so many areas, and to reestablish a dynamic of conflictuality».  Ainsi, il peut s’agir non seulement d’occuper un espace en transition mais surtout de créer des zones de passage, des sortes de non-lieux. Comment dès lors dans un espace sans “spécialisation” spécifique et stable, est-ce que le discours se développe?

Texte : Jeanne-Salomé & Céline Poulin

Céline Poulin

Céline Poulin, née en 1978, est commissaire indépendante depuis 2004 et chargée de programmation Hors les murs au Parc Saint Léger depuis juin 2010.
Spécialisée dans les problématiques de production dans des contextes spécifiques, ses projets expérimentent des formats d’expositions ou d’événements. Ils témoignent toujours d’une attention particulière à la réception du public et aux dispositifs de collaboration.
Céline Poulin a notamment mené le programme Brigadoon à Clermont-Ferrand en 2013 et Les belles images à la Box en 2009/2010. Elle est membre co‐fondatrice du collectif le Bureau/, structure de recherche sur les pratiques curatoriales, à l’origine d’une dizaine d’expositions dans des contextes nationaux et internationaux : La Villa du Parc à Annemasse en partenariat avec le Mamco, Le Casino au Luxembourg, la galerie Klemm’s à Berlin, La Synagogue de Delme, Les Laboratoires d’Aubervilliers en partenariat avec le Fond National d’Art Contemporain, et certains avec l’Institut français ( «Public Spaces» à Berlin, «Uchronie, des récits de collections» à Klatovy, Prague et à Arc-et-Senans en partenariat avec le Frac Franche-Comté en 2011/2012 ).
Au Parc Saint Léger, Céline Poulin a pu mettre en place des projets d’exposition et de productions collaboratives sur le territoire comme Traucum en 2014, Minusubliminus en 2011 avec le musée de la Loire à Cosne-Cours-sur-Loire ou Triangulation d’Alejandro Cesarco avec le Frac Bourgogne et le Centre culturel de rencontre de la Charité sur Loire en 2013.
Ses projets comportent souvent un volet éditorial, numérique ou papier :  www.brigadoon.me, 2014 ; Micro-séminaire, édition Parc Saint Léger, 2013 ; Stellatopia, édition Parc Saint Léger, 2012; Mecca Nouement, édition du Crédac, 2011 ; www.lesbellesimages.net, 2010 ; Un plan simple, édition B42, 2010 ; Mecca Formes souterraines, une géométrie organique, édition du Crédac, 2009.
Céline Poulin siège au conseil d’administration de c-e-a et est membre de l’IKT.

Contexte Social

L’art et l’architecture réagissent à un contexte socio-culturel donné. Ne serait-il pas possible d’inverser ce rapport et d’explorer l’impact qu’un projet, qu’il soit artistique ou architectural, peut exercer sur son contexte ?

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Photo: Marlen Müller

Pour la commissaire d’exposition française Karima Boudou, les projets artistiques et architecturaux existent toujours en lien avec des contextes sociaux et culturels spécifiques. Par conséquent, les événements sociaux ont une influence directe sur les représentations et les pratiques artistiques. Cette hypothèse représente, dans sa pratique curatoriale, moins un thème en soi qu’un véritable outil de travail avec lequel elle aborde ses projets, les expositions, les artistes impliqués et les œuvres d’art. Afin de discuter de ces réflexions et de leurs applications, Karima Boudou invite l’architecte Laurence Kimmel et l’artiste, poète et essayiste Jimmie Durham à la Y-Table du DAZ. Ensemble, ils interrogeront les processus sociaux et politiques qui définissent nos relations avec l’environnement, comment l’architecture et l’esthétique peuvent réagir et comment cela affecte l’idée de nous-même ?

Discussion In Extenso – Erweitert : Contexte Social

Trailer In Extenso – Erweitert: Contexte Social

Arte Creative – Entretien avec Karima Boudou

“Les jeunes commissaires d’exposition sont à l’honneur avec le programme In Extenso à Berlin”

Dans un interview avec ARTE Creative, Karima Boudou parle de son travail de commissaire et du projet In Extenso – Erweitert.

Quatre questions à Karima Boudou

Comment définirais-tu la notion de « contexte social » ?
L’art, comme tout processus de communication, prend forme et se donne à voir socialement. Il y a donc clairement un impact de la dimension sociale sur les représentations et dans les pratiques artistiques. Cette question m’a fait penser à une histoire que Jimmie Durham raconte sur l’artiste David Hammons dans son essai Report to Molly Spotted Elk and Josephine Baker. Pendant les années 80, Hammons expose à Washington D.C. un buste de Jesse Jackson, reproduit en homme blanc aux yeux bleus, une œuvre intitulée How Do You Like Me Now?. La réaction de la communauté afro-américaine locale ne se fait pas attendre et l’œuvre de Hammons est alors perçue comme une offense à l’encontre de Jackson. L’œuvre de Hammons était en fait une observation sur les disparités entre la génération du Civil Rights Movement et la génération hip-hop naissante dans le cadre d’une exposition sur le modernisme et la culture noire. D’ailleurs, le slogan “How Ya Like Me Now?” vient de l’icône du rap des années 80 Kool Moe Dee. En provoquant la controverse, l’artiste montre comment il peut réagir face à un problème social et en critiquer les conventions. L’histoire que Jimmie Durham raconte sur son ami David Hammons est une analyse qui combine histoire de l’art, réflexions sociales, politiques et historiques. Il faut toutefois avoir conscience que l’artiste n’a pas ou peu de prise directe sur la réception de son œuvre par le public et par la communauté locale.

David Hammons, How ya like me now?, 1988

David Hammons, How ya like me now?, 1988

Dans ton travail de curatrice, quel est ton rapport au contexte social, thème que tu traiteras dans le cadre du projet In Extenso ?
D’un point de vue un peu plus pragmatique mon travail est lié à ce sujet car j’aime travailler directement avec les artistes et développer de nouveaux projets sur un espace spécifique. C’est un véritable challenge car on joue avec des contraintes de temps, d’espace et de logistique. En même temps, on y trouve beaucoup de satisfaction car cela permet de faire des recherches approfondies et de présenter un résultat sous la forme d’une exposition ou d’une publication. C’est un sujet que je considère comme une composante, un outil de compréhension dans mes projets plutôt qu’un thème ou une spécialité à part. Dans les expositions que j’ai pu organiser, je m’appuie sur ce thème en analysant un contexte politique et social via les outils qui sont ceux de l’historien de l’art. Cela permet d’avoir une contextualisation poussée pour chaque projet et, à partir de là, jouer avec la narration, couper l’information, l’agencer afin d’en dégager les questions et les problèmes les plus pertinents. Nos opinions politiques et la classe à laquelle nous appartenons influencent d’une certaine manière nos recherches et la manière dont nous interprétons ce que nous trouvons. Le climat politique et le fonctionnement de la communauté déterminent, comme dans le cas de David Hammons, comment l’information, dans un contexte social donné, sera interprétée et incorporée dans une œuvre. C’est ce type d’enjeu que recoupe mon travail et qui apparaît doublement : d’une part dans la pratique de l’artiste et d’autre part dans le contexte de l’exposition. Afin d’éviter les différents pièges tendus par ce sujet, l’enjeu est aussi de garder un équilibre entre une approche formaliste, c’est-à-dire l’analyse des qualités plastiques de l’œuvre, et la relation de l’artiste à une forme d’ “obligation sociale”. Il y a un rapport intéressant à faire entre la notion de progrès et l’architecture. Comment l’architecture peut être un langage exprimant cette relation ? Comment cette idée peut être critiquée par certains artistes avec des notions comme l’entropie ou l’ « anti-architecture » de Jimmie Durham ?
Que signifie le métier de commissaire d’exposition de nos jours ? Comment décrirais-tu son rôle dans la société?
Il y a différents rôles et des compétences nécessaires très larges pouvant varier considérablement en fonction du contexte. Au-delà de la sélection et de la décision, il y a un rôle politique et social primordial à jouer, uniquement possible par la connaissance et la maîtrise d’une histoire culturelle, sociale et politique. De mon point de vue, cela requiert un équilibre délicat entre obligation culturelle et liberté de création, tant pour les artistes que pour les commissaires. Par ailleurs, je pense que l’artiste a la primauté dans la relation artiste-commissaire. J’aime donner à un artiste l’opportunité de réaliser sa propre vision, exactement comme il le souhaite, dans la mesure du possible financier et logistique. Mon rôle est celui d’un facilitateur, sinon à quoi bon exercer cette activité? Bien entendu cela change quand on travaille avec les œuvres d’artistes décédés ou bien avec du contenu historique. Ce fut par exemple le cas en 2013 pour De Appel lorsqu’avec d’autres commissaires nous avions travaillé avec des œuvres de la région du Nord Brabant de l’entre-deux guerres.
Qu’est-ce que le programme Jeunes Commissaires peut apporter à ton travail, à travers un projet tel qu’In Extenso ?
Le format et la nature du projet In Extenso représentent un terrain de jeu et d’expérimentation qui me permettent de tester des idées et des modes de raisonnement que je n’aurais pas forcément intégrés dans une exposition dite d’ “arts visuels”. Au-delà des liens entre architecture et arts visuels, cette approche permet d’articuler un projet en différentes étapes et surtout, de questionner la légitimité et la nature du lien entre ces deux disciplines en abordant des questions qui agitent l’ordre social. Par ailleurs, j’envisage ce projet comme une plate-forme d’échanges, de débat et de circulation d’idées sur le long terme. Cela permettra par ailleurs de donner une forme tangible à des idées et à des recherches en cours, ainsi que de confirmer des positions sociales et politiques étant donné que la plupart de mes inspirations sont étrangères à l’art contemporain.

Workshop Contexte Social

Vendredi 26 septembre 2014

Workshop In Extenso – Erweitert : Contexte Social, le 25 septembre 2014 au Deutsches Architektur Zentrum avec :

– Karima Boudou, commissaire d’exposition
– Jörg Stollmann, architecte et professeur
– Bani Abidi, artiste
– Cathy Larqué, responsable du Bureau des arts plastiques
– Matthias Böttger, commissaire d’exposition du Deutsches Architektur Zentrum

L’histoire de l’art est une agglomération d’espaces. Comme les pièces d’une montre, chaque monument y est inscrit avec précaution, ses narrations tournant sans fin autour des artistes et de leurs décors. Il semble que l’attribution des sites, des espaces et des lieux aux artistes ont le pouvoir de créer beaucoup de sens à leurs œuvres : le lieu d’origine et l’exil, l’espace personnel et l’espace public, le site social, politique, le lieu d’échange, de commerce, les limites de l’éthique, du jugement, le domaine académique et institutionnel, les frontières entre mainstream et underground, le in-situ et le ex-situ.

La désignation de ces espaces est souvent associée à des écoles et des styles, des réseaux et des individus, des objets spécifiques et des histoires, brèves ou longues. En tentant de tracer “l’itinéraire” d’un artiste, on pense générer une compréhension de ce qui l’a formé, et ce qui le pousse à produire son art. En s’approchant de son « lieu d’origine » on pense circonscrire son point de départ.

Et si la relation de l’artiste à son “site originel” est discontinue, contradictoire? L’artiste pakistanaise Bani Abidi et son engagement photographique et vidéographique nous propulse dans un espace labyrinthique, détruit ou abandonné. Entre performance, fiction et documentaire, son travail propose une réflexion sur des pays colonisés, divisés, en conflit voire en ruine, et leur rapport aux média de masse, interrogeant ainsi les fondations des relations possibles entre l’art et son “lieu”. On suit un homme dans les ruines d’une salle de cinéma. On se tient dans une file d’humains attendant patiemment leur tour pour être contrôlés. La temporalité de chaque site, la finitude des espaces, architecturaux ou humains, sont dramatisés.

L’architecte Jörg Stollmann propose de distinguer les espaces propres à l’artiste : le contexte biographique de l’auteur et le contexte dans lequel il place son travail, posant la question de leur fonctionnalité au sein du processus d’innovation. Quelle part d’expérience est utilisée pour créer un nouveau produit ou lieu ? On percevra donc l’art, tout comme l’architecture, comme un moyen de déstabiliser l’équation supposément parfaite entre espace et causalité: au niveau des biographies personnelles et historiques impliquées, tout comme à celui de la réception des interventions dans un contexte particulier.

La curatrice Karima Boudou avance la notion moderniste de monument, vertical et stable, en relation avec l’éventualité d’une participation du spectateur ou de “l’utilisateur” au sein d’une œuvre. La question suivante se pose : Comment créer des interventions à l’échelle de l’homme qui aient un impact non seulement au sein de l’espace artistique désigné mais aussi dans le courant de la vie d’une ville, d’une société, d’une population ? Citant comme exemple l’artiste américain David Hammons, elle insiste sur la possibilité d’un effondrement ou du moins d’une réorganisation de la suprématie du monument par des pratiques artistiques ou architecturales, et sur le pouvoir des différents langages qui entourent les œuvres comme outils de partage, comme invitations à comprendre et finalement pourquoi pas, à contribuer au discours. On admettra que la notion de contexte ne peut jamais être considérée comme acquise ou transparente, tout comme les nombreux mécanismes de pouvoir et d’influence associées à un espace : affectifs, institutionnels, politiques, commerciaux, par exemple.

L’espace privé, formulé en relation dialectique avec l’idée du “public”, est certainement une problématique cruciale à observer dans la perspective de l’espace social en général. Traditionnellement opposé à la sphère intime, domestique, parfois perçue comme hermétique, l’espace public et dans la foulée, les architectes et urbanistes qui le conçoivent a pour fonction de mettre en forme, “en espace” la société civile, la représenter. Simultanément, l’espace intime du privé bourgeois s’occupe de protéger voire idéaliser la famille et les hiérarchies qui la composent, la banlieue résidentielle typique représentant ce concept de manière presque littérale, volontairement isolée en bordure de la ville chaotique, donnant forme, espace et temps aux problèmes de classe, d’ethnicité et de race.

Aujourd’hui, la réalité de cette structure typique est très discutable. Nous admettrons que la recherche de gain économique des particuliers les maintient en général plus proche du centre des villes que dans leur périphérie, par leur insertion dans l’actualité urbaine et cosmopolitaine de la société. À ce propos, Karima Boudou souligne l’importance d’observer comment ces dynamiques permettent aux artistes -ou les empêchent- d’insérer leur pratique dans les plis de la vie sociale. Jörg Stollmann souligne que cette observation est aussi valable pour les urbanistes et architectes.

Naturellement, les attributions spatiales faites aux communautés témoignent souvent de systèmes avant tout politiques et moraux, et sont alimentées par un désir plus ou moins intense de contrôle, permettant de contenir les différents groupes dans leur espaces respectifs et réguler leur expansion. Peu de place est laissée à ambiguïté de toute structure, de tout lieu, parfois même en faveur d’un formalisme de surface tout à fait déplacé.

En matière de recherche critique sur cette question, on peut mentionner les courants du “earth art” ou “land art” des années soixante-dix, qui attaquent clairement les problèmes du site-specific art et des pratiques conceptuelles en général, encourageant les artistes à attaquer la richesse de la nature, des matériaux bruts, à considérer les cartes topologiques, le paysage et ses populations dans son ensemble.

Aujourd’hui encore, il apparaît que l’inclusion et l’usage de paramètres macroscopiques de l’environnement et de l’expérience de tout un chacun dans les pratiques curatoriales pourrait permettre à l’art et aux artistes et de manière semblable à l’architecture et aux architectes de connecter les corps aux espaces de manière plus fertile.

Comme Karima Boudou cite Laurence Kimmel décrivant la danse contemporaine comme “une succession de déséquilibres”, peut-être qu’une ambition digne d’aujourd’hui serait de penser en termes de “révolution en mouvement”, permettant au regard de partager les choses du monde dans leur vaste ensemble, sans trop chercher à les fixer en interprétations concrètes. Et si de la même manière, en créant de nouveaux pôles d’attraction et de nouveaux déséquilibres, les artistes et architectes ne chercheraient pas autant à inventer de nouveaux objets, mais davantage à changer nos perceptions, sociales notamment, et ce faisant, découvrir de nouveaux contextes ?

Photo : David Hammons, Shoe Tree, 1981
Texte : Jeanne-Salomé Rochat

 

Karima Boudou

Karima Boudou (*1987) est historienne de l’art et travaille actuellement en tant que commissaire indépendante en France et au Maroc. Elle a étudié l’histoire de l’art à Montpellier et à Rennes ainsi que la philosophie à Nanterre. Elle a participé, en 2012-2013, au De Appel Curatorial Programme à Amsterdam. En 2011 elle fut co-fondatrice du collectif curatorial indépendant DIS/PARERE. Elle a initié récemment au Maroc la structure AGENCE qui mène des projets autour des notions d’économie du travail et d’auteur, et qui a notamment publié le livre 1907: A Centenary Cookbook de Donelle Woolford (2014). Elle contribue au magazine Contemporary And et mène en parallèle des projets de recherche indépendants au Maroc. Elle a organisé récemment une exposition de Donnelle Woolford dans le cadre de la Biennale de Marrakech 2014.

Parmi les expositions qu’elle a organisées: À la recherche de l’exposition présente (2012, Frac Bretagne, Rennes), Bourgeois Leftovers (2013, de Appel Arts Centre), Ce lieu n’est pas la maison de Descartes (2013, Institut Français des Pays-­Bas, Amsterdam), Le Signe Route (2013, L’appartement 22, Rabat), Performer, Artisan, Narrator (Donelle Woolford, 2014, Biennale de Marrakech, Marrakech), You can delete any comment that you create (2014, InBetween, Bruxelles).

Performance

Si la performance permet de mettre au jour la physicalité du lieu dans lequel elle se déroule, dans quelle mesure peut-elle, au contraire, s’abstraire des considérations spatiales et, en tant qu’entité éphémère, s’ancrer dans la temporalité ?

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Le coup d’envoi du projet « In Extenso – Erweitert » a été donné le 22 mai 2014, lors d’une discussion autour de la Y-table du Deutsches Architektur Zentrum à laquelle la curatrice Agnès Violeau a invité la philosophe Léa Gauthier et l’artiste Christian Jankowski. Ensemble, ils aborderont le thème de la performance. En vue de cette rencontre, nous nous sommes entretenus avec Agnès Violeau au sujet de sa conception de la performance et du métier de commissaire d’exposition, entre autres questions captivantes.

Discussion

Trailer In Extenso – Erweitert: Performance

Quatre questions à Agnès Violeau

Comment définirais-tu la notion « performance »?
La performance est un sujet sur lequel je travaille depuis près de dix ans en tant que commissaire indépendante. Elle est avant tout une intention, et son interprétation, faisant appel au corps ou sa présence. Cela comprend un nombre infini de possibilités, surtout depuis les années 2000 au cours desquelles on a vu se développer une porosité croissante entre les disciplines, associant volontiers les arts visuels au champ du spectacle vivant, incluant même une forme de théâtralité. Du reste on voit l’influence des nouvelles écoles de danse et des chorégraphes des années 1990 (Xavier Le Roy, Jérôme Bel, plus tardivement Boris Charmatz) chez les plasticiens d’aujourd’hui. Cet intérêt plus générique pour la performance actuellement est éminemment lié à un changement de siècle. J’aime bien cette phrase de RoseLee Goldberg qui dit que la performance serait une forme de concentration de tous les mediums – la sculpture, la peinture, la vidéo –, dont elle transgresse les catégorisations pour retrouver une liberté nouvelle. Nous sommes tous depuis quelques années, et la crise est aussi passée par là, en quête d’un retour à une physicalité, une rencontre avec l’autre. La performance pose un temps d’arrêt, de décélération ; elle requiert la présence de l’artiste et la nôtre, souvent même en tant que spect-acteur. Surtout, elle ne vise pas forcément une productivité, un résultat ni un geste héroïque ou spectaculaire, elle montre qu’il peut y avoir autre chose que cette course à la performance au sens premier, quelque chose de l’ordre de l’échange, de vital. Elle est aussi liée à une phase économique assez complexe, moins faste que celle des années 1980-1990. Du reste, les scènes performatives historiques très fortes ont éclos dans des pays d’Amérique Latine ou d’Europe de l’Est, à des moments où on n’avait comme matériau de travail que le corps, pour s’exprimer dans l’espace public.

Dans ton travail de curatrice, quel est ton rapport à la performance, thème que tu traiteras dans le cadre du projet In Extenso ?
J’ai été formée en tant qu’historienne de l’art et muséologue, devant des œuvres et des livres. Après mes études, mon premier défi a été la direction d’un project space dans le cadre duquel j’ai collaboré étroitement avec des artistes afin de créer des projets in situ, éphémères ou pérennes. Très rapidement j’ai découvert que mes centres d’intérêt, mes capacités, étaient gouvernés par les notions de « l’ici » et du « maintenant ». Les artistes avec qui je travaillais regorgeaient de vivacité, tout était constamment en mouvement, en progression, jamais confiné dans un livre.  Tout se construisait en temps réel. La revue curatoriale J’aime beaucoup ce que vous faites abordant le chantier de l’œuvre tant plastique que littéraire, et présentant le processus de création en potentiel, ouvert, est née dans ce contexte. J’ai ensuite découvert quelque chose d’encore plus mobile et moins monadique que la pratique des artistes vivants : les pratiques live. Alors que j’étais en train d’entrer dans la performance à travers la poésie sonore et la lecture publique, la Fondation d’entreprise Ricard nous confia, avec Christian Alandete (NDLR : cofondateur et codirecteur de publication de la revue JBCQVF) le programme Fiction_Lectures Performées. Ce nouveau projet m’a permis de m’investir davantage dans la recherche de nouvelles formes de performativité, dégagées de leur modèle historique qui définissait alors un art engagé politiquement mais surtout hors du spectacle vivant, de la fiction, dans la vie, le réel (per ou pro- forma, « à travers la forme », qui a donné to perform,  « accomplir, faire », en passant par le vieux français parformance au VXIè siècle,  « former »). Bien que je concentre principalement mes recherches sur des questions liées au langage et son infinie potentialité d’activations ( « à l’origine était le Verbe») notamment via les énoncés performatifs explicités par John Austin, j’ai tendance à penser que le corps est la seule chose qui nous appartient réellement, c’est là tout l’enjeu de la performance.

Que signifie le métier de commissaire d’exposition de nos jours ? Comment décrirais-tu son rôle dans la société?
Je préfère le mot « curateur » à celui de commissaire, très autoritaire. J’aime appréhender le terme de curating d’un point de vue étymologique. Le rôle du curateur est, naturellement, de « prendre soin » non seulement des artistes mais aussi du public. Le curateur est également porteur d’une fonction historique intéressante : dans la Rome antique, le « curador » était en charge du maintien de la bonne circulation dans la Cité, la polis. L’idée d’une telle dimension politique ou civile chez le curateur me plait. Au Moyen-Age, on trouve le « curatus », une typologie de prêtre chargé de l’accompagnement des âmes vers une vie éternelle. Selon moi le commissaire est celui qui partage une conscience intellectuelle et sensible avec l’artiste, une personne qui partage une « maïeutique de pensée » pour citer Elli During, que celles-ci se concrétisent de manière formelle ou pas. Le rôle du curateur est d’entretenir un dialogue permanent, en seconde ligne. Du reste, Deleuze soulignait que la création d’un concept, d’une idée, était une création à proprement parler, au même titre qu’un tableau ou toute œuvre plastique. En retour l’art est pour moi, comme le dit si bien Roland Barthes, la plus belle grille de lecture sur le monde.

Qu’est-ce que le programme Jeunes Commissaires peut apporter à ton travail, à travers un projet tel qu’In Extenso ?
Tout d’abord, le fait de voyager et de rencontrer des acteurs impliqués dans divers domaines et problématiques me permet de penser différemment. Jeunes Commissaires me donne la possibilité de repenser mon travail, ce que l’on devrait faire tous les jours. Ne pas s’habituer, rester vigilent à ne pas s’ancrer dans le mainstream, l’académisme d’aujourd’hui, qui nous ferait soutenir les Cabanel ou les Thomas Couture de demain.  J’apprécie également le changement de contexte et de langue, qui influence ma manière de construire ma pensée, de facto ma pratique. Dans mes recherches je m’intéresse à la forme possible des attitudes et leurs significations dans le contexte de l’exposition et son écriture, sa définition. Comment dégager la performance de l’événement ? Comment corporifier une intention hors d’un regard archivistique ou documentaire, sur une même temporalité que celle de la vie humaine ? Le fait d’appréhender ici l’espace et l’architecture à travers le prisme de l’art vivant, parfois très autotélique, dans le cadre d’In Extenso, me permettra d’explorer plus en profondeur ce lien élastique, pour rester dans ce paradigme, entre deux de mes axes de recherche combinant nombre de thèmes similaires – quête d’identité, responsabilité, résistance, émancipation, libre arbitre, relation du corps physique au corps collectif … – : le domaine public et la performance. Une affaire d’art de vivre, somme toute.

Photographie : Marlen Müller

Workshop Performance

Vendredi 23 mai 2014

Workshop In Extenso – Erweitert : Performance le 23 mai 2014 au Deutsches Architektur Zentrum avec :

– Agnès Violeau, Commissaire d’exposition,
– Léa Gauthier, Philosophe,
– Gabi Schillig, Architecte,
– Dennis Rudolph, Performeur,
– Louise Desbrusses, Poète et Performeuse,
– Judith Seng, Designer et Performeuse,
– Cathy Larqué, Responsable Bureau des arts plastiques
– Marc Bembekoff, Directeur du Centre d’art contemporain La Halle des bouchers,
– Matthias Böttger, Commissaire d’exposition du Deutsches Architektur Zentrum.

Invités à explorer les définitions possibles d’un art aussi flagrant et versatile que la performance, ainsi que la complexité de ses dimensions – entre production, exposition, diffusion et documentation notamment – on fait face à un dilemme imminent : au-delà de la performance et sa pertinence, de l’acte performatif lui-même, il y a une chose : l’espace. Physique, visuel, social, organique, on suppose même qu’il précède et aura de grandes chances de survivre à l’acte performatif. L’artiste Dennis Rudolph en sait quelque chose, lui et son projet Portal to Hell or Paradise sur la Desert Butte, une montagne solitaire près de California City, lieu d’exil entre la terre et le ciel où il a décidé d’ériger un Passage to Nowhere lui permettant d’alimenter et consolider sa foi en l’impossibilité de l’art à changer quoi que ce soit au monde. Selon lui, l’art ne fera que renforcer le chaos qui nous entoure.

Le plus on y pense, le plus l’idée de définir un espace « idéal » pour présenter un art de ce type semble difficile à défendre. Pourquoi le définir d’ailleurs ? Un cadre pour attirer, un format pour plaire; un système pour amplifier, ou simplifier, par soucis d’adaptation, de traduction, par désir de contrôle ? Quel est le rôle du curateur, responsable de rendre ce genre de pratiques visibles?

Du côté de l’art, une chose est sûre, la performance sera produite, le « live art » aura lieu, littéralement, quelque chose animera l’espace qu’on lui dévouera, voire plus. La performance s’imposera, et en dépit des efforts pour la soutenir, la contenir, il semble qu’elle créera souvent un nouvel espace, qu’on – nous les curateurs, nous les artistes, nous les collectionneurs, nous les visiteurs, nous les « autres » – le veuille ou non.

Pendant ce temps, la volonté d’en définir les éléments constitutifs et déterminants persiste : le lieu (the space, der Raum, etc.) de l’art performatif est-il défini par les actions qui le constituent ? Ou les actions qui pourraient être influencées par son existence, sa réalisation ? Autrement dit, la performance peut-elle être définie par son scénario, sa partition, son plan, ou plutôt par son effet sur ce qui l’entoure, sur les nouvelles lignes qu’elle trace par sa nature vivante, organique, « animée » et éphémère comme l’est la vie humaine ? Autour de la table, on insiste sur l’intention qui définit, mais on pense aussi à la puissance d’un art qui complexifie son lieu, qui modifie sa propre définition, ses propres habitudes et par conséquent, les normes de sa réception dans ce qui était censé le montrer. Un peu comme le Passage to Nowhere, où tout a échoué – au point que l’artiste se trouve seul à son vernissage – et par conséquent, tout est possible.

Raisonnablement, par son caractère de funambule entre le dynamique et le statique, une performance prend de nouvelles définitions, de nouveaux sens, développe de nouvelles limites et un nouveau potentiel lorsqu’elle est déplacée d’un « espace » à un autre. D’un musée à une galerie, de la rue au salon du collectionneur, du moment de l’action au moment de la critique, la performance sera sans cesse codée puis décodée et re-codée pour être encore décodée. On observe que de fait, l’espace architectural conditionne la performance, l’espace institutionnel lui permet d’exister, par exemple. Comment assurer une zone de débat actif entre artistes et curateurs, ou encore performeurs et architectes, un espace de contagion, de négociation, sans que l’un soit absolument subordonné à l’autre?

Certains insisteront sur le pouvoir révélateur de l’acte performatif sur le lieu qu’il habite, d’autres sur la responsabilité de l’artiste de non seulement créer mais aussi dépasser et créer de nouveaux espaces. Dès lors, comment donner les moyens nécessaires au devenir de la performance (la post-performance), si le propre de son genre consiste à créer de nouveaux espaces, de nouveaux cadres, pas à pas pour un danseur, ou nœud après nœud dans le cas des sculptures cousues par Gabi Schillig ?

On détoure alors un caractère peut-être typique au format, proche de la notion aristotélicienne de génération spontanée : l’artiste dit live serait une machine à donner naissance à des nouveaux espaces : visuels, sociaux, politiques et tant d’autres. Ce faisant, on rend au curateur qui tentera d’inventer des systèmes d’intégration ou d’incorporation du genre la tâche encore plus difficile. L’art vivant est-il destiné à être isolé, ou plutôt même à s’isoler, spontanément?

En parallèle, on observe comment la tendance – croissante – de privatisation et monétisation des espaces découlant de nos habitudes néo-libérales peut interagir avec ces espaces d’échange. Si l’on parle de performance, serait-il malin de capitaliser sur l’artiste qui a le pouvoir de créer de nouveaux espaces ou de transcender celui dans lequel il se produit ? D’un certain point de vue, la sculpture inerte et définie a une capacité d’expansion bien plus limitée. Qui d’entre nous choisira le baril certifié plutôt que le gisement pétrolifère ?

Simultanément, l’image du corps humain pourrait fonctionner comme monnaie, à la fois symbole et unité de mesure : sculpture vivante, capable de définir et créer des espaces, tout comme il est modelé par son environnement. Même pas besoin d’être artiste pour cela. On se réfère à l’espace public et au mot demonstration en anglais, et à comment celui-ci est traduit par manifestation en français, par exemple. Le corps individuel et le corps parmi les autres corps, le corps dynamique et le corps statique, le corps comme élément palpable et volatile. Celui de l’artiste, du curateur, du public, de l’acheteur, du critique, rien d’autre que des corps, eux et leur matérialité, leur potentiel pour qualifier, vivre et traduire le contenu de l’œuvre dans d’autres langages. Comparé au potentiel narratif du langage justement, l’empreinte de l’expérience sur et dans le corps est certaine, tout comme la non-reproductibilité de l’expérience, comme l’exemplifie bien le travail de Judith Seng mettant en scène un groupe de danseurs et un unique matériau, dans un cycle de production de quinze objets libres par jour, durant la semaine d’Art Basel Design.

Pour finir, il est tentant d’insister sur les origines démocratiques de l’espace public, « un espace vide » tel que Rosalyn Deutsche le décrit, constamment vidé de toute signification inhérente au delà de son propre vide et donc capable d’accueillir les corps et actions qui l’investiront temporairement de sens, avant de disparaitre et retourner à leur état d’ouverture, d’indétermination et d’incomplétude. Et comme le dit Rem Koolhaas, « The general urban condition is happening everywhere ». Peut-être même on the other side, pour reprendre la tagline du Passage to Nowhere de Dennis Rudolph, qui sait.

Photographie : „Entrance California City“, 2013, ©THE|PORTAL
Texte : Jeanne-Salomé Rochat

Agnès Violeau

Agnès Violeau (*1976) est commissaire d’exposition et critique d’art indépendante. Membre de l’IKT et du c-e-a, elle a dirigé l’espace conceptuel Site Odéon5 ainsi que la programmation des arts visuels au Point Éphémère (Paris). Elle a par ailleurs co-fondé la revue d’art et littérature J’aime beaucoup ce que vous faites, de laquelle a découlé le cycle performatif Fiction_ Lectures Performées à la Fondation d’entreprise Ricard (Paris). Ses recherches portent en partie sur la potentialité du langage. Actuellement, elle co-programme les performances à l’Espace culturel Louis Vuitton (Paris), est correspondante pour le Vogue Digital, enseigne la muséologie et prépare un ouvrage sur le curating comme écriture spatiale d’une approche critique de l’art. Elle assuré le commissariat de nombreuses expositions, notamment : La part du blanc – Nemours, Opalka, Parmiggiani (2001, Paris) ; Extra-light – Armleder, Verjux, Violette (2008, Point Ephémère, Paris) ; Signs of Life (2012, Nuit Blanche, Montréal) ; Experienz – performing art platform (2012, Wiels, Bruxelles) ; Des choses en moins, des choses en plus : les collections protocolaires du CNAP (2014, Palais de Tokyo, Paris).

In Extenso Intro

In Extenso – Erweitert
How to rethink space and matter?

Un projet du Bureau des arts plastiques et de l’architecture en coopération avec le Deutsches Architektur Zentrum DAZ
De mai 2014 à novembre 2015

A SPACE IS A SPACE IS A SPACE
au Deutsches Architektur Zentrum Berlin
Vernissage 10 septembre 2015
Exposition 11 septembre – 8 novembre 2015

Kader ATTIA / Rosa BARBA / Nina BEIER & Marie LUND / Laetitia BÉNAT / Peggy BUTH / Natalie CZECH / Jason DODGE / Jimmie DURHAM / Jean-Pascal FLAVIEN / Alicia FRANKOVICH / Rainer GANAHL / Christian JANKOWSKI / Thomas LOCHER / Markus MIESSEN / Joanne POUZENC / Michael RIEDEL / Lyllie ROUVIÈRE / Dennis RUDOLPH / Vanessa SAFAVI / Eric STEPHANY / Rosemarie TROCKEL / Clémence de la TOUR DU PIN / Tris VONNA-MICHELL

Plateforme expérimentale et évolutive du programme Jeunes Commissaires, In Extenso est un projet transdisciplinaire du Bureau des arts plastiques et de l’architecture (Institut français Allemagne) mené en coopération avec Deutsches Architektur Zentrum (Centre allemand de l’Architecture, DAZ) à Berlin.

In Extenso impulse depuis 2014 les échanges entre commissaires d’exposition, artistes, architectes et penseurs, sous la forme de discussions publiques et de workshops et explore les frontières et la porosité entre différentes aires de création, de l’architecture aux arts visuels, en passant par la performance et la narration.

Ainsi, les trois commissaires d’exposition Agnès Violeau, Karima Boudou et Céline Poulin sont invitées à se pencher respectivement sur les thèmes de la performance, du contexte social et de l’espace public. L’ensemble du processus de recherche sera présenté au Centre allemand de l’architecture (DAZ) à Berlin du 10 septembre au 8 novembre 2015.

Direction artistique :
Marc Bembekoff (Centre d’art contemporain La Halle des bouchers), Matthias Böttger (DAZ), Cathy Larqué